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La rentrée des comédiens

© Simon Gosselin. Laurent Sauvage dans Le Père d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, mise en scène de Julien Gosselin

 

La rentrée des comédiens

Par Chantal Boiron      

Alors que l’été jouait les prolongations et que l’automne s’installait tout doucement, les acteurs, comme les écoliers, faisaient leur rentrée.

À l’Abbaye des Prémontrés : la Bande de la Mousson

À l’abbaye des Prémontrés, en Lorraine, la fin de l’été fut joyeuse, tumultueuse et prometteuse. Voilà vingt cinq ans que Michel Didym et son équipe réalisent, chaque année, « La Mousson d’été », avec la même énergie et la même passion. La Mousson d’été, c’est la consécration des auteurs d’aujourd’hui, qu’ils viennent d’Europe ou d’ailleurs. Cette année, on a pu entendre des textes de Stefano Massini, de Anja Hilling, de Naomi Wallace, de Emanuele Aldrovandi, de Philippe Claudel, de Dimítris Dimitriádis… L’ancienne Abbaye se transforme, pour quelques jours, en un laboratoire d’écritures dramatiques. Et si l’on a l’opportunité d’y voir, d’y revoir parfois des spectacles qui ont été joués ailleurs, comme La petite fille de Monsieur Linh, le très beau texte de Philippe Claudel mis en scène par Guy Cassiers avec Jérôme Kircher (voir UBU n°64/65), on assiste le plus souvent à l’ébauche, au premier jet de nouvelles créations, comme L‘Heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos, Odja Llorca, Charlie Nelson…

La Mousson d’Eté, c’est aussi le plaisir de voir comment une bande de comédiens s’empare de tous ces textes contemporains, passant d’un auteur à l’autre, d’un univers à l’autre, avec la même agilité et la même jubilation. Pour eux, la Mousson, c’est un marathon. Le matin, on les surprend, texte à la main, dans les jardins au bord de la Moselle ou bien, s’il pleut, dans les couloirs de l’abbaye, en train de lire, de répéter… L’après midi, le soir, ils enchaînent non stop les lectures et les mises en espace. La nuit ? Ils improvisent, chantent et dansent sous le chapiteau… Bref, ils font la fête.

Au fil du temps, on a vu se succéder à la Mousson des générations d’acteurs. Autrefois, on avait rendez-vous, chaque fin d‘été, avec Christine Murillo, Philippe Fretun, Jean-Yves Dubois, Daniel Martin, Grégoire Oestermann, Jean-Claude Leguay, Alain Fromager, Catherine Matisse, Charlie Nelson… Certains d’entre eux sont toujours là. Mais au bout de vingt cinq années, la bande des Prémontrés s’est forcément beaucoup renouvelée avec, par exemple, Marie-Sohna Condé, Odja Llorca (une habituée déjà), Bénédicte Mbemba, Johanna Nizard, Louise Orry-Diquiéro, Julie Pilot, Quentin Baillot, Éric Berger, Souleymane Sylla… Sans oublier les acteurs « de passage », qui viennent juste pour un spectacle ou une lecture : cette année, on a vu Anne-Lise Heimberger, Laurent Sauvage, Emmanuelle Devos ou Jérôme Kircher…

La Mousson, pour les auteurs, les comédiens ou les metteurs en scène, ce sont des histoires de rencontre, de connivence, d’émotions et de fous rires partagés. C’est comme une grande récréation théâtrale qui sonne la fin des vacances avant… la véritable rentrée.

À la Manufacture des Abbesses à Paris : les comédiens du Rictus

Le Théâtre du Rictus de Nantes s’est installé pour un mois à la Manufacture des Abbesses, une de ces petites salles parisiennes qui parient sur l’écriture contemporaine et qui, contre vents et marées, défendent courageusement des choix de programmation exigeants. Laurent Maindon et son équipe y présentent deux spectacles dans la même soirée : Asphalt Jungle de Sylvain Levey et Fuck America d’après le roman autobiographique d’Edgar Hilsenrath. Les mêmes acteurs (Ghyslain Del Pino, Christophe Gravouil, Yann Josso, Nicolas Sansier) jouent les deux spectacles, allant de la violence âpre, sans concession de Sylvain Levey à l’imaginaire poétique (mais reflétant une réalité plus dure encore) de Hilsenrath.

Dans Asphalt Jungle, on est dans un huis clos. L’espace est vide. Abstrait. Le temps est tout aussi abstrait. On ne sait comment, ni pourquoi, ni depuis combien de temps quatre hommes sont là, mais le deal est très clair : deux d’entre eux demandent à un troisième de taper sur le quatrième. Les coups pleuvent. On tape sur un homme sans motif apparent. Pourtant la violence n’est pas si gratuite qu’on pourrait le croire. Elle est d’abord psychologique. Les rapports entre les quatre hommes sont faits de domination, d’humiliation et de soumission, ils sont d’une cruauté cynique et sadique. On regarde ; on commente ; on rigole ; on ordonne de taper plus fort, de faire plus mal. Ce n’est que lorsque les bourreaux s’éloignent quelques instants et que leurs victimes s’expriment tant soit peu, qu’on perçoit l’angoisse, les questions qui restent sans réponse, la perversité du deal. Et l’on se dit qu’il y a, malheureusement, dans cette situation-là quelque chose qui n’est pas sans rapport avec ce qui se passe actuellement dans notre société.

Dans Fuck America, le plateau n’est plus aussi vide. Par le biais d’images vidéo et de quelques accessoires (un canapé rouge etc.), on va changer de lieu scénique au fur et à mesure que le protagoniste va avancer dans son récit : ainsi, se promènera-t-on dans le New York des années 50 où Jacob Bronsky vient d’émigrer.

Son récit c’est d’abord un voyage dans l’Histoire et dans sa propre mémoire. Juif allemand, il a connu avec sa famille, durant la seconde guerre mondiale, la déportation dans un ghetto nazi en Ukraine : il veut écrire un livre sur ce qu’il a vécu. C’est un témoignage bouleversant quand Bronsky se souvient du passé ; beaucoup plus léger, drôle, ironique quand il nous conte sa quête de petits boulots minables pour survivre dans New York, ses obsessions sexuelles et ses déboires dans une société américaine dont il n’a pas les codes. Le rêve américain, ce n’est pas pour lui.

On retrouve donc dans Fuck America les quatre acteurs de Asphalt Jungle. Mais, cette fois, il y a avec eux la comédienne Laurence Huby qui interprète toutes les femmes (grandes bourgeoises ou prostituées) que Jacob Bronsky rencontre lors de ses déambulations nocturnes new-yorkaises.

Dans les deux spectacles, Laurent Maindon dirige ses acteurs avec beaucoup de justesse et de subtilité : il sait maintenir la distance nécessaire qui empêche toute facilité, tout pathos et qui fait que, même dans les situations les plus brutales et les plus désespérées, on esquisse quand même un sourire.

Au Théâtre du Soleil : Simon Abkarian et sa troupe

La rentrée des comédiens par Ubu - L'envol des cigognes de Simon Abkarian - Photo Antoine Agoudjian

L’envol des cigognes de Simon Abkarian – Photo Antoine Agoudjian

Au Théâtre du Soleil, on aime les grandes épopées qui nous voyager, rêver et réfléchir. Invité par Ariane Mnouchkine, Simon Abkarian ne déroge pas à cette belle tradition. Son diptyque, Au-delà des Ténèbres, nous entraine dans un village de la Méditerranée où l’on va suivre l’histoire d’une famille.

Le Dernier jour du jeûne, la première partie, c’est le temps de la paix. Le ciel est bleu. Au loin, on entend la mer. La maison de Nouritsa (Ariane Ascaride), de Théos (Simon Abkarian) et de leurs deux filles, Zéla (Océane Mozas) et Astrig (Chloé Réjon) ne désemplit pas. Leur canapé, c’est le centre névralgique du village, là où l’on palabre, là où les femmes aiment à se retrouver pour causer de tout et de rien. C’est un peu le cœur de la vie qui bat au rythme des fêtes, des coutumes et des traditions que les mères entendent faire respecter à la lettre. Autour de la maison, il y a l’échoppe du marchand de légumes, et celle du boucher. Et puis, il y a l’Étranger, Xénos (Igor Skreblin), Ulysse des temps modernes, surgi de l’on ne sait où…

Dans le village, tout le monde se connaît. Tout se sait. Même ce que l’on voudrait taire, même les secrets les plus lourds à porter, ceux que l’on croit avoir enfouis à jamais dans sa mémoire. Le dernier jour du jeûne, alors que l’excitation atteint son paroxysme, que chacun est au bord de la crise de nerfs, la vérité éclatera au grand jour.

Sur fond de drame intime, on découvre peu à peu les relations complexes, souvent tendues, qu’il y a entre les uns et les autres : entre Zéla et Astrig, les deux sœurs, entre Vava et son fils. Ce sont des petites choses de la vie qui nous amusent et qui nous touchent. Cette première partie du diptyque fait la part belle aux femmes, aux actrices. Elles sont magnifiques. Ariane Ascaride, la généreuse Nouritsa, Chloé Réjon la rageuse, l’émancipée Astrig, Océane Mozas, la raisonnable Zéla, Délia Espina-Dief, la jeune Sophia avec son secret bien trop lourd pour elle, qui lui empoisonne l’existence.

On remarquera que Simon Abkarian a donné à plusieurs de ses personnages des noms d’origine grecque qui pourraient évoquer Homère : Théos, Sophia, Xénos… Il y a aussi la fatalité qui nous vient de la Grèce antique et qui va bouleverser la tranquillité du village ensoleillé. Cette fatalité, c‘est la guerre civile que nous conte la seconde partie, L’Envol des cigognes. Après le règne des femmes, voilà celui des hommes, de Théos, de Xénos et des autres. Astrig, elle-même, est devenue une guerrière, une amazone. Les mères, Nouritsa, Vava et Zéla tentent désespérément de sauver ce qui peut encore l’être et de sauvegarder des traditions qui appartiennent à un passé à jamais révolu, au temps de la paix.

Cette partie est moins aboutie que la première : il y a des longueurs, des problèmes de structuration. Mais il y a toujours une poésie solaire qui éclate à chaque instant dans l’écriture de Simon Abkarian. Et, la belle générosité dont lui et toute sa troupe font preuve. Et ça, c’est magnifique.

À la MC93 de Bobigny : Laurent Sauvage dans Le Père

Laurent Sauvage est l’un de nos meilleurs acteurs. Il y a sa présence à la fois prégnante et « romanesque ». Il y a sa voix qu’on reconnaît immédiatement, quoi qu’il joue. C’est évident dans Le Père, l’adaptation que Julien Gosselin a faite du roman de Stéphanie Chaillou, L’Homme incertain, un spectacle présenté à la MC93 dans le cadre du Festival d’Automne.

Pendant de longues, de très longues minutes, on est dans le noir total et l’on n’entend que la voix du comédien qui nous dit, avec des mots simples et pudiques, des mots concrets, la détresse d’un homme, un paysan, qui a fait faillite et qui basculé avec sa famille dans la pauvreté. Alors qu’il tente de répondre aux questions de ses enfants, et qu’il est lui-même à la recherche de sa vérité, l’homme dit son échec : son endettement, sa dégringolade. Il dit comment, souvent, il était prêt à sombrer, au bord du suicide. Il dit également que ses seuls moments heureux furent ceux de son enfance. Et, sans doute, que la seule certitude qu’il ait encore, maintenant qu’il a vieilli, c’est lorsqu’il se souvient des rêves d’avenir qu’il avait, adolescent.

C’est un drame ordinaire, si banal aujourd’hui, le drame de milliers d’agriculteurs que nous renvoient les images anodines, interchangeables des journaux télévisés. Car, ce que l’on ne voit jamais à la télé, c’est la souffrance intime des gens, qu’il y a derrière les statistiques et les chiffres. Ici, Stéphanie Chaillou, avec son écriture forte, puissante, nous fait entendre la souffrance du père et celle de ses enfants. Elle est tangible. Comme dans le roman, qui est écrit à la première personne, Julien Gosselin se concentre sur le père, qu’interprète Laurent Sauvage. Si les enfants sont bien présents eux aussi, on ne verra que les mots qu’ils disent et qui s’inscrivent sur un écran : on lit leurs interrogations, on lit leur vision des choses, leur mal d’être.

C’est du théâtre récit. Le comédien est seul sur scène, dans l’espace vide, sans aucun moyen, sans aucun artifice de théâtre auquel se raccrocher. Il doit jouer avec les ruptures du texte qui sont aussi celles de la mise en scène : quand le noir s’éclaircit peu à peu, il sera sous la lumière crue, brutale des néons. Dans la brume, on verra peu à peu apparaître l’herbe, cette terre qui fut la sienne, et où il reste profondément ancré. Ici, le théâtre rejoint l’humain.

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