© Pierre Grosbois – Sandrine Bonnaire dans 4.48 Psychose de Sarah Kane, mise en scène de Jacques Osinski
Avec Sarah Kane, Sandrine Bonnaire au bord de l’abîme
Par Chantal Boiron
Au Théâtre de l’Atelier, Sandrine Bonnaire retrouve le metteur Jacques Osinski qui, après L’Amante anglaise de Marguerite Duras, la dirige cette fois dans 4.48 Psychose de Sarah Kane, dans une nouvelle traduction de Vanasay Kamphommala. À nouveau, une écriture féminine. À nouveau, un personnage de femme en rupture au bord de l’abîme.
Sarah Kane s’est donné la mort le 20 février 1999. Elle venait d’avoir 28 ans. Alors que la création au Royal Court de Blasted (Anéantis) sa première pièce avait fait scandale, son théâtre était désormais joué, traduit dans le monde entier. C’était « l’enfant terrible du théâtre londonien ». Elle avait tout juste fini d’écrire ce qui sera son ultime pièce, 4.48 Psychose. Un poème de souffrance, un chant d’amour désespéré. C’est le monologue d’une femme en pleine dépression, avec des idées suicidaires, un flot de paroles à peine interrompu par les interventions, filmées ici, du médecin qui la soigne (Frédéric Leidgens). Tout est dit dès les premiers mots :
« Je suis triste
Je sens que le futur est sans espoir et que les choses
ne peuvent pas aller mieux
Je m’ennuie et rien ne me satisfait
Je suis un ratage absolu en tant que personne
Je suis coupable, je suis punie
Je voudrais me tuer… »
Une tragédie annoncée que plus rien ne pourra empêcher. La narratrice est résolue à mourir dans l’année. Et, sa mort, elle l’a programmée précisément à 4h48, l’ « happy hour ».

© Pierre Grosbois – Sandrine Bonnaire dans 4.48 Psychose de Sarah Kane, mise en scène de Jacques Osinski. Sur l’écran, Frédéric Leidgens
Sur le plateau vide, dans une semi-obscurité, Sandrine Bonnaire s’est emparée de l’espace qui s’offre à elle. Elle est en jean Levis, avec un top noir. Les pieds nus. Révoltée, combattive, intense. Jacques Osinski a fait le choix d’un théâtre simple, presque spartiate où tout se concentre sur les mots de l’écrivaine, la musicalité et la force de son écriture, que l’on redécouvre grâce à la très belle traduction de Vanasay Kamphommala. On est face à la douleur de cette femme, à la honte qu’elle éprouve de ne pas arriver à s’en sortir (elle voudrait pouvoir vivre mais n’y arrive plus), à la culpabilité qui l’envahit (elle se reproche d’être la cause de la mort de son frère et de son amour) et, surtout, à sa colère envers « la voix doucereuse de la rationalité psychiatrique ». Envers ses parents, envers Dieu… Envers tout. C’est la rupture totale.
Avec une objectivité clinique, c’est le cas de le dire, elle décrit l’hôpital, les médecins qui la « regardent, ‘la’ jugent, reniflent (sa) peau » … Pour échapper à cette « lobotomie médicale », la mort lui semble donc être la seule issue. Sans état d’âme apparent, elle imagine les différentes façons de se tuer : se pendre, avaler des cachets, se tailler les poignets, ou faire les deux… Il y a, dans le jeu de Sandrine Bonnaire une violence retenue, contenue qui peut dérouter le spectateur mais qui, en réalité, laisse toute sa place à cette souffrance intérieure immense, à cette angoisse insurmontable, à la brutalité de ce qui est dit. Les questions de Sarah Kane, elle les adresse aux spectateurs, en les regardant bien en face : « Fuck you, fuck you, fuck you ».

© Pierre Grosbois – Sandrine Bonnaire dans 4.48 Psychose de Sarah Kane, mise en scène de Jacques Osinski
Le seul artifice, et recours à la technologie, ce sont les intrusions filmées de Frédéric Leidgens qui interprète le médecin. Son visage nous apparait en très grand sur l’écran. C’est le médecin mais il pourrait être aussi bien un juge, un prêtre… Un gourou. Avec sa présence magnétique, étrange, il semble dominer totalement sa patiente : « Vous n’avez pas besoin d’un ami. Mais d’un docteur » lui explique-t-il, de sa voix calme et douce. Ce qui ressort de cela, c’est la solitude absolue de la narratrice. Allongée sur le sol, comme si elle s’était écroulée sous le poids de la douleur, elle nous semble encore plus fragile, plus démunie. La souffrance, le mal d’être s’expriment jusque dans les silences de la comédienne.
Un des moments forts du spectacle, c’est lorsque, ayant accepté de suivre enfin le protocole de soins, elle énumère un à un les médicaments qui lui ont été prescrits et dont la liste interminable s’inscrit, se déroule sur l’écran. Une bien longue ordonnance mais inutile. Il est déjà trop tard. Le mal est trop profond. Il n’y a plus rien qui puisse la sauver. Le rai de lumière vertical, celui d’un simple néon, ne saurait être « cet instant de clarté avant la nuit éternelle », cette « lumière » à laquelle elle disait vouloir «croire» dans les tout premiers mots de ce magnifique texte posthume.
Sarah Kane a mis fin à ses jours à Londres, le 20 février 1999. Peu après 3h30. Soit une heure plus tôt que ce qu’elle annonçait dans sa pièce.
Création au Théâtre de l’Atelier dans la mise en scène de Jacques Osinski, avec Sandrine Bonnaire (Du 24 septembre au 15 novembre 2026) – Reprise au Théâtre des Halles à Avignon en juillet 2027.
4.48 Psychose de Sarah Kane dans la traduction de Vanasay Khamphommala est publié chez L’Arche Éditeur (Collection Des écrits pour la parole)
On peut lire un entretien de 1998 entre Sarah Kane, Vicki Featherstone et Johan Thielemans, ainsi que des extraits de Crave (Manque) en anglais et en français, dans l traduction d’Évelyne Pieiller, dans UBU n°15 (Décembre 1999)