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«Der Wij» : Le Manifeste contre la guerre de Serebrennikov

© Fabian Hammerl : Der Wij de Bohdan Pankrukhin et Kirill Serebrennikov, mise en scène de Kirill Serebrennikov 

 

 

Der Wij : Le Manifeste contre la guerre de Serebrennikov

 

 

Par Chantal Boiron

Après Le Moine noir, la nouvelle de Tchekhov, c’est un conte fantastique de Gogol, Vij, que Kirill Serebrennikov adapte pour le théâtre. Le spectacle a été créé en avril 2023 au Thalia Theater, à Hambourg. La première en France a eu lieu au Printemps des comédiens à Montpellier, en juin 2023 (1).

 

Avec Der Wij (Vij), écrit avec la complicité du dramaturge ukrainien Bohdan Pankrukhin, le metteur en scène et cinéaste Russe Kirill Serebrennikov, désormais exilé à Berlin, nous livre un manifeste radical contre la guerre.  Pour lui, le Vij de Gogol, c’est la Guerre. En allemand, les deux mots se répondent : Wij et War. Serebrennikov veut nous montrer, nous obliger à regarder en face, « les yeux grands ouverts » dit-il, la cruauté, la férocité de la guerre qui fait perdre aux hommes leur humanité. Et la terreur qu’elle provoque chez eux. Même si l’Ukraine et la Russie ne sont jamais ici spécifiquement nommées (ce qui donne à ce manifeste sa portée universelle), on pense inévitablement à l’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine, depuis plus d’un an. Notons que Gogol situe sa nouvelle à Kyiv.

 

Une plongée dans la guerre totale

 

"Der Wij", de Bohdan Pankrukhin et Kirill Serebrennikov, mise en scène de Kirill Serebrennikov Photo : © Fabian Hammerl

© Fabian Hammerl : Der Wij de Bohdan Pankrukhin et Kirill Serebrennikov

 

Der Wij, c’est une plongée dans l’horreur d’une guerre totale. Dans l’obscurité d’un sous-sol, des hommes en torturent un autre. Des lampes torches éclairent à peine leurs visages. On imagine plus qu’on ne voit la brutalité de la scène. On entend les coups. Les insultes, la violence verbale, les cris de douleur nous laissent deviner le reste. Le plus âgé des quatre hommes est le grand père (Falk Rockstroh). Sa petite fille a été tuée (peut-être pire) par l’occupant. Son fils est devenu fou de chagrin. Une famille brisée par la guerre. Ses trois petits fils (Johannes Hegemann, Pascal Houdus, Oleksandr Yatsenko) ont capturé ce jeune soldat ennemi. Ils déversent sur lui leur colère, leur haine, leur désir de vengeance. Dans une scène, où ils sont accrochés à un portique de sport, la tête en bas, on apprend que les petits fils ont été eux aussi capturés, torturés, condamnés à mort. Qu’ils ont connu la peur : « Tu sens l’arme sur ta tête. »  Mais voilà que l’arme s’enraye avant le coup fatal. Les questions surgissent : « A-t-on été tués ou pas ? » _ « Si on a été tués, pourquoi est-ce que ça continue ? Si on vit, comment faire pour que ça s’arrête ? »

Et, maintenant, comment se venger ? Exécuter le prisonnier ? Le violer ? Dans ce sous-sol dostoievskien, tout est permis. « Pourquoi es-tu venu ? » lui demandent-ils. La question revient comme un leitmotiv existentiel, et restera sans réponse. Lui-même le sait-il ? Sait-on vraiment pourquoi les Russes ont agressé l’Ukraine ? C’est Filipp Avdeev, jeune comédien russe, formé par Serebrennikov, que l’on avait déjà remarqué dans Le Moine noir, qui l’interprète. Il est formidable. Les huit comédiens sont d’ailleurs excellents.

C’est le grand père qui va imaginer la condamnation du prisonnier : il veillera sur sa petite fille morte, étendue dans son cercueil, lui lira des livres, des histoires. C’est là qu’on retrouve Gogol. Vij est l’un de ses contes les plus noirs.

 

Du réel au fantastique

 

© Fabian Hammerl : Der Wij de Bohdan Pankrukhin et Kirill Serebrennikov, mise en scène de Kirill Serebrennikov

© Fabian Hammerl : Johannes Hegemann et Rosa Thormeyer dans Der Wij

 

Avec Kirill Serebrennikov, au théâtre comme au cinéma, on est fasciné par la force et l’esthétisme des images, par le travail extraordinaire sur la lumière. Fasciné par la musique aussi, car elle est tout le temps présente. Serebrennikov procède sur un plateau comme un peintre et comme un musicien. Dans Der Wij, c’est un instrument de musique populaire, un accordéon, qu’on entend en premier. On a probablement affaire à des villageois. Ensuite, la bande son devient de plus en plus élaborée, sophistiquée. Chez Serebrennikov, c’est toujours une forme de composition musicale. Il travaille sur les voix, ici les tonalités rudes, gutturales des voix et, comme dans Le Moine noir, sur les langues puisque les huit comédiens sont allemands, russes et ukrainiens. Avec lui, tout est extrêmement maîtrisé et subtil, ce qui exige de la part du spectateur d’être toujours en éveil. D’autant qu’il va vite, très vite. Il faut le suivre.

L’histoire que le prisonnier lira à la jeune morte, c’est Romeo et Juliette de Shakespeare. Certains vers du poète anglais, « ton nom seul est mon ennemi » par exemple, résonnent étonnamment. Shakespeare, Gogol et Serebrennikov s’entremêlent pour faire naître des scènes fantastiques et d’une grande poésie. Des ombres immenses se projettent sur les murs du théâtre Jean-Claude Carrière. Et puisqu’il s’agit d’un conte, la morte sort de son cercueil. Comme Juliette, c’est une belle jeune fille (Rosa Thormeyer), vêtue d’une longue robe blanche, couronnée de fleurs rouges, comme une allusion aux traditions ukrainiennes. C’est une créature de l’autre-monde que l’on fait danser, tournoyer comme une poupée inanimée. Avec Serebrennikov, il faudrait aussi parler de la chorégraphie, de la gestuelle. Les images elles-mêmes semblent suivre le mouvement de la musique. Les comédiens ont apporté une batterie et une guitare, jouant en live la musique du compositeur allemand, Daniel Freitag. C’est Let it Rock comme Let it Be des Beatles.

 

Victimes et bourreaux

 

© Fabian Hammerl : Bernd Grawert dans Der Wij

 

Il y a beaucoup de monologues dans le texte de Bohdan Pankrukhin et de Kirill Serebrennikov. Ce sont comme des sortes d’introspection, de confidences, ou de réflexions sur la guerre et la violence, sur la peur et la souffrance, qui s’entrecroisent, se répondent. Dans ce va et vient continuel entre le réel le plus brutal et le fantastique onirique, on apprend que le jeune prisonnier a été contraint de tuer. Obéir aux ordres, c’est la loi des soldats. À la fois victimes et bourreaux. Dans ses pensées, ou dans ses cauchemars, sa mère (Viktoria Miroshnichenko) lui apparaît qui, l’encourageant à partir à la guerre, lui dit de tout prendre à l’ennemi, même les tee-shirts. Maintenant, avec le même cynisme, elle lui dit que s’il meurt, l’État leur donnera une récompense ; cet argent leur permettra de payer les études de sa sœur. Scène difficile.  « Pour ne pas devenir fou, il faut apprendre à aimer la guerre ». Seul moment comique, c’est le monologue de Berndt Grawer qui incarne, dans une scène baroque, d’une ironie féroce, le Vij et donc la guerre : une espèce de gnome, de monstre diabolique et loufoque, comme dans le conte de Gogol. On change alors totalement de registre. C’est le théâtre dans le théâtre.

À la fin, le prisonnier tentera d’appeler sa mère pour lui dire qu’il n’est pas mort, juste prisonnier. Ses derniers mots seront : « Maman, c’est moi » … Il n’y aura pas de réponse, seulement ce message : « Pas de réseau. Rappeler ultérieurement. »

Reste alors la question que Serebrennikov nous a posée tout au long du spectacle : « Warum ? » … Oui. Pourquoi ? 

 

 

 

 

Der Wij de Bohdan Pankrukhin et Kirill Serebrennikov, d’après Nicolaï Gogol – Mise en scène de Kirill Serebrennikov : création au Thalia Theater à Hambourg (30 avril 2023) – Premières en France au Printemps des Comédiens – Domaine d’O, théâtre Jean-Claude Carrière (les 16 et 17 juin 2023)

 

 

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