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La Mousson d’été 2016

(c) Emile Zeizig

Des auteurs à l’écoute du monde

Par Chantal Boiron

Alors que la dramaturgie contemporaine semble de plus en plus réduite à la portion congrue dans les programmations des théâtres, alors que les dramaturges ont de plus en plus de difficultés à faire monter leurs textes et à vivre de leur écriture, la Mousson d’Été apparaît, de plus en plus, comme une sorte de poche de résistance. Cela fait vingt ans déjà que Michel Didym (directeur du Centre dramatique national de Nancy) et son équipe animent avec talent et une belle énergie, ces rencontres auxquelles participent auteurs et traducteurs, metteurs en scène et comédiens.

À la fin de chaque été, l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson se transforme en un véritable laboratoire d’écritures théâtrales contemporaines. Pendant toute une semaine, on y croise, à chaque coin de couloir, à toute heure de la journée, un auteur, un acteur ou un metteur en scène, toujours très affairé, le plus souvent un manuscrit à la main. À la Mousson, le rythme est intense. Le matin, c’est l’Université d’Été, avec ses ateliers de dramaturgie : plus de 70 stagiaires cet été. À l’heure du déjeuner, les hôtes de la Mousson attendent avec impatience la livraison de leur quotidien préféré : TC Temporairement contemporain, journal de la Mousson d’Été. L’après-midi, ils assistent à trois lectures ou mises en espace. Le soir, à la représentation d’un spectacle. Et, pour les couche-tard, la nuit se poursuit jusqu’au petit matin, sous le chapiteau avec des concerts, des poèmes ou des soirées DJ…

Cette année (du 23 au 29 août 2016), les auteurs invités à la Mousson venaient de Grèce et d’Argentine, des États-Unis et de Cuba, du Mexique et de France. Des auteurs en prise avec la réalité, se posant des questions sur le monde, tel qu’il va ou, plutôt, tel qu’il ne va pas. Comment s’en étonner ? Dans son Édito, Michel Didym observe que l’on assiste au retour des « gens » dans la vie politique et se demande : « Qu’en pensent les écrivains et les dramaturges ? ».
D’un week end passé à la Mousson, nous retiendrons quelques beaux projets qui pourraient, devraient se développer dans les mois à venir : Marcial Di Fonzo Bo a dirigé la lecture d’Anatomie de la gastrite de la Mexicaine Itzel Lara, dans la traduction de David Ferré. Et, il en était l’un des interprètes. Dans cette fable étrange et pleine d’humour, il est question d’un vieil homme mourant, ancien éleveur, de sa fille et de son compagnon végétarien, mais aussi de la vache Rosita qui aimait une autre vache qui s’appelait Monica et qui, elle, aimait écouter Lucy in the Sky with Diamonds des Beatles… Et aussi, d’un chat persan. On va s’apercevoir que les relations que les humains entretiennent avec leurs animaux sont exactement à l’image des relations qu’ils ont entre eux. Une critique féroce, sans appel, d’une société cynique et cruelle.
Autre moment fort : Notre classe du Polonais Tadeusz Slobodzianek. La pièce, traduite par Cécile Bocianowski était mise en espace par Éric Lehembre. L’auteur remonte le fil du temps et situe le début de sa pièce juste avant la Seconde guerre mondiale, dans un petit village de Pologne où de jeunes élèves, juifs et catholiques, grandissent ensemble, paisiblement, sur les bancs de la même école. Il nous fait suivre leur destinée jusqu’à nos jours, du moins pour ceux qui auront pu survivre au nazisme et au stalinisme. Car, tous, à un moment ou à un autre, seront rattrapés par l’Histoire : ce seront les premiers pogroms, l’invasion allemande, le pacte germano-soviétique, les crimes de catholiques contre des juifs… L’auteur est parti de ce qui s’est passé, notamment, dans le village de Jedwabne où des juifs ont été massacrés par leurs voisins en 1941. Ce n’est pas tant la question de la responsabilité, ni celle de la mémoire collective qui semble le plus intéresser l’auteur mais plutôt comment l’Histoire bouleverse la destinée des petites gens, comment elle peut transformer des individus « normaux » en criminels de guerre, et faire d’un garçon sympa et blagueur l’assassin de son ancien camarade de classe. Les comédiens de la troupe amateur du Bassin Mussipontain avaient tous l’âge de leurs personnages, ce qui donnait beaucoup d’authenticité à leur interprétation.
Guillaume Poix a lui-même dirigé la lecture de sa pièce Et le ciel est par terre, avec Anne Benoît, magnifique actrice, dans le rôle de la mère. Dans ce drame familial, on voit comment la perte d’un être cher, avec les conséquences économiques que cela entraine souvent, peut faire basculer le comportement, les relations entre les membres d’une même famille: il y a une espèce de machinerie de la destruction qui se met en place de façon presque infernale. Désormais, entre eux, c’est la haine et la violence.
L’Argentin Rafaël Spregelburd a écrit Philip Seymour Hoffman, par exemple pour le collectif théâtral belge Transquinquennal, qui en a lu de larges extraits : c’est un projet à suivre puisque le groupe créera le texte au Théâtre Varia en mai 2017, dans le cadre du KunstenFestival, à Bruxelles, et ce projet s’annonce passionnant. L’auteur a construit sa pièce autour de trois personnages aussi énigmatiques les uns que les autres. Le suspens, l’intrigue policière se mêlent à une interrogation existentielle sur la fragilité et l’incertitude de nos identités que, pourtant, nous affirmons haut et fort : « Est-ce que je suis vraiment moi alors que les autres prétendent le contraire ? » se demande un des personnages. « Est-ce que l’on peut vraiment tout savoir de ma vie, même les détails les plus intimes, jusqu’à la couleur de mon slip ? » s’interroge un autre. Il s’ensuit des jeux de rôles sur fond de mensonges, voire d’escroqueries à l’assurance… jusqu’à l’absurde. Mais, il y a aussi le doute, et le trouble qui vous taraudent et ne vous lâchent plus : « Personne ne sait bien qui il est ».
Véronique Bellegarde a dirigé la lecture d’Anesthésie, la pièce d’une jeune auteure cubaine, Agnieska Hernàndez Diaz, traduite par Christilla Vasserot : là encore, il s’agit d’un drame intime avec pour toile de fond l’Histoire, en l’occurrence, la révolution cubaine. L’auteur va mettre un couple, le mari et la femme qui, à force de compromissions et d’acceptations en tout genre, se sont enrichis, face à leurs propres contradictions, face aux mille petites trahisons de leurs idéaux révolutionnaires de jeunesse. Trahisons qu’ils vont payer cher, très cher. La jeune auteure porte un regard lucide, assez désespéré, sur la société cubaine d’aujourd’hui. Et là encore, il s’agit bien des « gens » au cœur du politique dont parle Michel Didym.

La Mousson est en permanence un banc d’essai : le dernier jour, Stanislas Nordey a lu des extraits d’une nouvelle pièce de Frédéric Vossier, Jeune homme sous la lampe, un monologue imaginaire d’Yves Saint-Laurent. Le texte est encore inachevé  et cette toute première confrontation avec un public doit permettre à l’auteur de poursuivre son travail d’écriture. À suivre, donc…

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