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Le Wet° à Tours : reflet d’une génération

© DR Sébastien Monachon : Mélina Martin dans OPA 

 

 

Le Wet° à Tours : reflet d’une génération 

 

Par Chantal Boiron

Chaque année, depuis 2016, le festival Wet° (Week-End T°) du CDN de Tours-Théâtre Olympia fait le pari de l’émergence. Si, aujourd’hui, beaucoup de structures et de festivals soutiennent la jeune création, ce qui caractérise le Wet°, c’est la programmation conçue collectivement par les membres (cinq comédiennes et comédiens, deux techniciens et une chargée de production) du Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire (JTRC) : le dispositif que Jacques Vincey a mis en place dès son arrivée à la tête du CDN en 2014, pour permettre à de jeunes professionnels d’être intégrés au sein des équipes du Théâtre Olympia durant deux ans.

Ce sont donc des jeunes gens qui choisissent les spectacles de jeunes artistes: des spectacles récents, souvent de toutes premières créations. L’équipe de programmation étant renouvelée pour moitié chaque année, chaque édition apporte un nouveau regard ; le Wet° devient le reflet d’une génération de théâtre, à un moment donné. L’autre point fort, c’est que les artistes invités restent toute la durée du festival et assistent aux autres spectacles programmés. Cela favorise les rencontres, les échanges.

Le Wet° est un endroit de passation et de formation. Il se situe à une échelle européenne en s’ouvrant, depuis deux ou trois ans, aux jeunes compagnies du continent. Cette année, vingt cinq programmateurs européens s’étaient donné rendez-vous à Tours, à l’invitation de l’Institut français.

La crise sanitaire, ayant empêché qu’elle se déroule comme prévu en mars 2020, la cinquième édition a donc eu lieu cette année (23-25 septembre 2021), avec un report de tous les spectacles programmés.

 

"Suzette Project", texte et mise en scène de Laurane Pardoen

© DR Alice Piemme: Suzette Project, texte et mise en scène de Laurane Pardon

 

Suzette project, texte et mise en scène de Laurane Pardoen, est la première création d’une compagnie bruxelloise de spectacle jeune public, La Daddy Cie ! Laurane Pardoen traite, avec humour et finesse, d’un problème de société très actuel : la discrimination et la violence dont peuvent être victimes les enfants à l’école parce qu’ils vivent dans une famille « pas comme les autres », parce que leurs parents ont divorcé, que ce sont des couples homosexuels, que l’un des deux est décédé etc. Des situations si fréquentes, si banales : la « norme » désormais…  Sauf que les préjugés ont la vie dure et que les enfants, les petits surtout, doivent faire « avec ». La question qui se pose à eux : une famille, ça sert à quoi ? Suzette, l’héroïne de cette fable moderne, a deux mamans mais pas de papa. Ce qui n’est pas toujours pas facile à vivre alors que même Alice, votre meilleure amie, vous traite « d’originale ». Quand cela devient trop compliqué, que l’une de ses mamans sanglote ou qu’Alice lui fait la tête, Suzette se réfugie dans sa cabane au fond du jardin et se confie à  son complice, Al Pacino, la star américaine : en photo, bien sûr!… Peut-être, est-ce l’image du père dont elle rêve ? En tout cas, Suzette imagine qu’il répond, lui, à ses questions. Mais ce n’est que lorsqu’elle comprendra qu’elle n’est pas une exception, que plein d’autres enfants n’ont pas non plus une famille « normale » qu’elle retrouvera son sourire. Pas de démonstration, pas de jugement de valeur, juste une jolie histoire. La scénographie se résume à deux ou trois éléments basiques : une table, un trampoline qui se transforme en lit ou en cabane, un vieux transistor pour écouter les chansons « ringardes » de Dalida. Les trois jeunes acteurs, Anaïs Grandamy, Victoria Lewuillon et Nina Lombardo ont une bien belle énergie. Le spectacle, qui a été joué en 2019, à Avignon, dans le Off, tourne encore beaucoup en Belgique et en France (1).

 

 

"Maryvonn", écriture et mise en scène de Camille Berthelot

© DR Matthieu Cauchy: Alma Livert et Maryvonne Bertelot dans Maryvonne, écriture et mise en scène de Camille Berthelot.

 

Autre spectacle qui part, et qui nous parle du réel, Maryvonne de Camille Berthelot. Mais, ici, il s’agit de la « vraie » vie, d’un témoignage brut. La jeune metteuse en scène, dont c’est le tout premier travail au sein du Collectif Nouvelle Hydre, a filmé en gros plan sa grand mère Maryvonne chez elle, assise à son bureau. Deux heures de vidéo dont elle a tiré un spectacle d’une heure. Ce n’est pas uniquement du matériau filmé. Sur scène, Alma Livert, qui incarne Camille, dit ses questions et réponses à sa grand-mère, ainsi que ses commentaires. La synchronisation entre les répliques de Maryvonne sur écran et celles « en live » de Camille/Alma est parfaite. C’est d’ailleurs le seul élément dramaturgique, et il donne à ce témoignage une distance qui est celle de la pudeur.

Quand l’entretien commence, Maryvonne a préparé, à la demande de Camille, des livres. Elle s’apprête à répondre aux questions qu’elle lui posera pour son projet qu’elle qualifie de « bazar ». Mais, lui dit-elle, elles pourraient aussi bien « parler de la pluie et du beau temps » ! Le ton est donné. Maryvonne avoue elle-même ne pas être « commode, un peu grognon» : bref « une emmerdeuse » qui nous séduit par son intelligence, sa clarté d’esprit et sa curiosité. On apprendra que c’est une scientifique, et cela explique beaucoup de choses. Une grand-mère pas très conformiste, qui fume ses trois cigarettes par jour. On comprend vite que la relation entre elle et sa petite fille n’a pas toujours été facile et que Maryvonne ne se confie pas facilement : « Je ne sais pas qui est cette personne » nous dit Camille. « On ne parle pas dans la famille ».

Son film va être d’abord le moyen de renouer ou plutôt de construire un lien entre elles deux. Et, c’est ça qui nous touche. Peu à peu, mise en confiance, Maryvonne va finir par révéler des choses d’elle-même. Face à la caméra, elle lira à Camille des extraits des livres qu’elle a choisis. Il y sera beaucoup question de tendresse. Cela va de Julie de Lespinasse à Bernanos, en passant par Voyage au bout de la nuit de Céline et Le Rouge et le noir de Stendhal : le dernier chapitre lorsque Mathilde prend dans ses bras la tête décapitée de Julien. Quand on est pudique, les écrits, les mots des autres peuvent être un truchement pour dire ce que l’on ressent profondément. Viendra le moment où Maryvonne pourra évoquer avec sa petite fille le drame de sa vie : le suicide de Jacques, son mari, après un AVC qui l’avait  laissé très diminué. Elle parlera de « la communauté d’esprit qui les unissait tous deux »,  de « la chaise vide », de ce manque de « n’avoir plus personne avec qui partager. Ce spectacle/témoignage, si simple, si pudique, est bouleversant. 

 

Le festival Wet ° se déroule dans différents endroits de la ville de Tours: l’opportunité de nous promener à dans cette belle ville, de découvrir des endroits inhabituels. Monuments hystériques, projet de Vanasay Khamphommala, artiste associé au CDN, a eu lieu au cloître de la Psalette, adossé à la cathédrale Saint-Gatien. Il s’agissait de nous faire découvrir un monument historique de manière ludique par le biais d’une fiction, en mêlant différences approches et disciplines : l’histoire, les arts plastiques, la sociologie etc. On a assisté à une parodie d’inauguration d’un monument aux morts. Il y était question de l’architecture et de l’histoire du lieu avec l’évocation d’Honoré de Balzac qui a fait du cloître l’un des cadres de son roman Le Curé de Tours, et d’une de ses sœurs, devenue fantôme… Les cinq comédiens (qui font partie du JTRC) étaient assis parmi le public et entraient petit à petit dans l’histoire. On avait la jeune femme naïve qui a perdu son chien Diogène, l’écolo qui se prénomme Honoré (!), l’érudit latiniste qui lit Catulle… Bref, on dira que c’était sympathique mais encore aurait-il fallu une fiction plus prenante, un peu mieux construite. Cela partait un peu dans tous les sens. Et, si l’on a passé un moment agréable, ce fut surtout grâce au charme du cloître. On retiendra le soleil qui tournait comme un véritable projecteur autour des spectateurs, et l’orgue que l’on entendait depuis la cathédrale.

C’est au Mame, une ancienne imprimerie de Tours transformée en cité de la création et de l’innovation qu’eut lieu Opa (2). C’est la première pièce de Mélina Martin, comédienne, danseuse et metteuse en scène suisse d’origine grecque, diplômée de La Manufacture de Lausanne. Dans le coin bibliothèque de l’espace de coworking, sous la verrière du toit, on avait mis simplement deux chaises d’apparat, rouge grenat. Et, sur l’une d’elles, on avait posé une sublime robe de mariée. « Opa » est une expression que les Grecs utilisent à tout bout de champ, c’est comme un point d’exclamation : cela peut marquer aussi bien la sidération que l’enthousiasme.  Mot idéal quand il s’agit d’Hélène, la plus belle des femmes, voire du cosmos, pour qui les Grecs et les Troyens se firent la guerre dix années durant. C’est elle à qui Mélina Martin va redonner vie, avec ironie, une forme d’autodérision mais aussi avec admiration. En effet, elle va démolir ce que la mythologie grecque a fait d’Hélène pour nous faire entrevoir une femme beaucoup plus complexe.

 

"OPA", conception et jeu de Mélina Martin

Photo: Sébastien Monachon « OPA » de et avec Mélina Martin

 

Dès les premières secondes, alors que, grimpée sur ses pointes, elle esquisse quelques pas de danse, provocante, sensuelle et hilarante, Mélina Martin fait la conquête de son public. Elle avance la chaise vide, s’assoit en face d’une spectatrice, tout près d’elle et, la regardant droit dans les yeux, elle commence son histoire. Qui était véritablement Hélène ? Pourquoi a-t-elle quitté, du jour au lendemain, sa patrie, ses enfants et son mari (en volant au passage une partie de sa fortune) pour suivre le jeune Pâris à Troie ? La comédienne nous propose trois scenarii qu’elle va nous conter à la première personne. Oui, Hélène, bien sûr, c’est elle ! Dans la première version, Hélène est la victime, kidnappée par Pâris sur la terrasse du palais de Ménélas alors que tout le monde fait la sieste. Elle ne veut pas suivre Pâris. Et, le voyage à Trois sera loin d’être « agréable ». Dans la deuxième version, Aphrodite, la déesse de l’amour, surgit sur la terrasse du palais et, par magie, la rend amoureuse de Pâris. Cette fois, Hélène nous parle de «croisière», nous décrit de sublimes couchers de soleil !… Dans la troisième, Aphrodite vient sur la terrasse mais, cette fois, elle va créer un fantôme, un clone d’Hélène. Et, pour éviter qu’elle soit « souillée » par l’enlèvement de Pâris, elle transporte la véritable Hélène en Égypte, le temps de la guerre. Notre Hélène/Mélina écarte  sans hésiter les deux premières versions : dix ans d’exil en Égypte, ce n’est pas possible. Pas plus que de tomber amoureuse de son kidnappeur à cause du syndrome de Stockholm, et de se faire violer dix années durant ! Joyeusement, elle choisit la troisième, bien plus « chouette » : quand on est amoureux, ça finit par un mariage. C’est donc une Hélène libre, lucide qui, délibérément, choisit sa vie et réinvente son histoire. La voilà qui enfile la splendide robe de mariée, demande à une spectatrice de l’aider à l’agrafer. Drôle et irrésistible, elle raconte sa nuit d’amour torride avec Pâris, s’arrose d’une carafe d’eau, nous fait vivre les folles et joyeuses festivités des mariages grecs avec leurs danses tourbillonnantes… La conteuse raconte son histoire tout en dansant et jouant avec les spectateurs ; elle leur jette son voile, le récupère. Mais, par delà le talent, le brio de Mélina Martin et la légèreté du propos, il y a une réflexion pertinente sur une femme qu’on a phagocytée dans un mythe («un mythe, ça n’existe pas ») alors que son histoire a d’étranges résonances avec aujourd’hui. Le spectacle s’achève sur quelques notes du Trio en mi bémol de Schubert.

 

1) Suzette Project, texte et mise en scène de Laurane  Pardoen, du 20 au 23 octobre 2021 : La Montagne Magique – Bruxelles (BE) ; les 9et 10 novembre 2021: Centre Culturel de Verviers (Be) ; 29 et 30 novembre 2021: Chiroux, Centre culturel de Liège (Be) ; du 6 au 9 décembre 2021 au Théâtre de Nîmes (Fr);  du 9 au 11 janvier 2022: Théâtre Royal de Namur (Be) etc.

2) OPA, conception et jeu: Mélina Martin, du 4 au 7 mai: Théâtre de Pommier, Neuchâtel ; janvier 2022: Halle O Grains, Bayeux etc.

 

 

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