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Premio Europa per il Teatro : Dialogues entre des générations d’artistes

© DR. Jeremy Irons et Isabelle Huppert lisant Ashes to Ashes de Pinter

Premio Europa per il Teatro : Dialogues entre des générations d’artistes

Par Chantal Boiron

Le Premio Europa per il Teatro, c’est in fine une sorte d’académie informelle de la création théâtrale européenne à laquelle participent, durant une petite semaine, quatre cent personnalités (directeurs de théâtres ou de festivals, critiques, journalistes…), accourues du monde entier pour plébisciter les artistes récompensés.
Certains des lauréats sont des stars internationales comme Isabelle Huppert et Jeremy Irons qui, en décembre dernier à Rome, se sont vu décerner le Grand Prix du théâtre européen. Par contre, le Prix Nouvelles Réalités du Théâtre, plus récent, veut mettre en lumière des artistes moins connus du grand public, plus jeunes aussi.

C’est ainsi que des échanges peuvent se nouer entre des artistes de générations différentes, échanges qui se prolongent dans les rencontres et colloques organisés autour de chaque lauréat. Entendre Jeremy Irons ou Isabelle Huppert parler de leur travail de comédien, c’est forcément intéressant. Les écouter, les voir tous les deux lire, jouer Ashes to Ashes de Pinter, c’est un moment privilégié. Regarder Jeremy Irons improviser (avec un humour so british) sur la scène du Théâtre Argentina, (et en français, s’il vous plaît !), une véritable scène de commedia dell’arte, alors que sa partenaire se trouve « coincée » en coulisses par un problème imprévu, c’est un régal et un fort joli moment de théâtre. Merci Mister Irons.

Une autre chose va dans le même sens : Alessandro Martinez, Secrétaire général du Premio Europa, et son équipe ont pris l’habitude d’inviter des spectacles d’anciens lauréats : c’est ce qu’ils nomment « les retours ». Ainsi, on a pu voir à l’Opéra de Rome Richard II de Shakespeare dans une mise en scène épurée de Peter Stein qui a confié le rôle titre à sa femme, la grande actrice italienne Maddalena Crippa. Cette sobriété affirmée a pu paraître à d’aucuns comme une forme de facilité, voire de paresse. Un avis que nous ne partageons pas. Pour arriver à cette simplicité-là, à cet effacement devant le texte, devant les mots de Shakespeare, il faut au contraire une véritable maîtrise du plateau et beaucoup d’humilité.

© Paolo Porto. Richard II de Peter Stein

On assista également à une autre belle leçon de théâtre d’un autre très grand maître de la scène : Robert Wilson a dirigé, en italien, les élèves de troisième année de l’Académie nationale d’Art dramatique Silvio d’Amico de Rome dans Hamletmachine d’Heiner Müller. De fait, il reprenait un spectacle qu’il avait réalisé, en anglais, en 1987, avec des étudiants de la New York University. Trente ans après, cette transmission à d’autres jeunes acteurs, d’un autre pays et d’une autre langue, fut un moment magique qui, cette fois, fit l’unanimité. Il en sera question dans le numéro 64-65 d’UBU Scènes d’Europe/European Stages.
La transmission s’est faite surtout grâce à la présence de l’écrivain nigérien Wole Soyinka (Prix Nobel de littérature, en 1986) et du metteur en scène tunisien Fadhel Jaïbi, directeur du Théâtre national de Tunis qui ont obtenu un Prix spécial. On n’a pas eu, malheureusement, l’opportunité de voir un de leurs spectacles. Mais, pouvoir écouter ces deux hommes remarquables raconter leurs expériences, témoigner, et pouvoir aussi les questionner en toute liberté, ce n’était plus seulement une leçon de théâtre, mais une leçon de vie, de combat et de dignité.

Que dire des jeunes artistes à qui on a remis le Prix Nouvelles réalités ? Disons-le franchement, il n’y eut ni véritable révélation, ni véritable coup de foudre. Et si plusieurs d’entre eux ont su nous convaincre, d’autres nous ont déçus.
Susanne Kennedy s’est formée et a travaillé aux Pays-Bas par « amour » avant de retourner en 2014 en Allemagne, son pays d’origine. Lors d’une rencontre, elle a expliqué vouloir « utiliser les acteurs comme de la matière », et vouloir « amener le public en état de transe ». En utilisant le play-back, le masque, les arts visuels, Susanne Kennedy essaie « de mettre l’ancien et le contemporain ensemble ». Ce qui l’intéresse dans son travail, c’est de questionner la réalité : « Qu’est-ce que la réalité veut dire ? » Hélas, trois fois hélas, son spectacle, Virgins Suicides, d’après le roman de Jeffrey Eugenides, loin de nous mettre en transe, nous a profondément ennuyés et agacés par sa vacuité « kitsch » et sa prétention. Attendons de voir à Nanterre un autre de ses spectacles, Warum läuft Herr R. Amok? (1), pour nous réconcilier avec cette jeune metteuse en scène.

On retiendra plutôt la générosité de l’Israélienne Yael Ronen qui travaille avec des troupes multiculturelles, et sur des sujets de crise. Roma Armee, coproduit par le Théâtre Gorki de Berlin, est un travail sur la mémoire occultée des Tsiganes. Yael Ronen a réuni sur le plateau des comédiens tsiganes, venus de toute l’Europe, tous victimes de discriminations, qui racontent des épisodes de leurs vies, drôles et tristes, avec, en filigrane, une des plus longues persécutions de notre histoire. C’est souvent confus, fouillis avec, parfois, un peu trop de pathos. Mais, malgré tout, on se laisse emporter par la sincérité et l’énergie incroyable des interprètes.

© Ute Langkafel. Roma Armee de Yael Ronen

On retiendra le bel hommage de Marina Davydova au metteur en scène et cinéaste russe, Kirill Serebrennikov, fondateur du Centre Gogol à Moscou, qui a été inculpé, arrêté en août dernier, assigné à résidence dans la capitale russe, pour un prétendu détournement de subventions publiques. Kirill Serebrennikov, forcément absent, était néanmoins très présent dans tous les esprits.
On retiendra la virtuosité du performer italien Alessandro Sciarroni (artiste associé du Centquatre à Paris). On aurait aimé voir un spectacle de Dimitris Papaioannou qui a obtenu un Prix spécial. On a dû se contenter de quelques extraits vidéo des créations de ce chorégraphe grec si talentueux. Dommage ! (2)
Alors, attardons-nous plutôt sur le Théâtre NO99 de Tallin (3). Ces jeunes artistes estoniens tournent déjà beaucoup en Europe. Le nom de leur collectif s’explique simplement par leur choix de se limiter à 99 spectacles : « On veut affirmer le caractère précaire, temporaire, éphémère du théâtre. Nous avons un temps déterminé pour faire quelque chose de notre compagnie, et le fait d’être limités dans le temps nous oblige à nous centrer ». Difficile de définir le Théâtre NO99, chaque production étant volontairement très différente des autres. C’était passionnant de les écouter parler de leur travail, de l’importance pour eux des arts plastiques, de l’expression du corps, de la chorégraphie. Ils ont aussi évoqué le contexte socio-historique dans lequel ils ont fondé leur groupe, remontant le fil de l’Histoire jusque dans les années 80 (plusieurs d’entre eux étaient alors des enfants), quand l’Estonie était encore une république d’Union Soviétique ; c’était une époque où le théâtre, très populaire, était un acte de résistance : le langage du corps, l’intonation des voix, la musique, tout faisait sens, nous ont-ils rappelé. Une leçon qu’ils ont retenue et qu’ils nous transmettent à leur tour, en prenant en compte la société d’aujourd’hui : « Nous voulons développer une autre forme de langage à partir du corps, un langage à la fois politique et poétique. Le texte n’est pas le seul moyen de s’exprimer. Nous commençons toujours à partir d’idées très simples sur lesquelles les acteurs improvisent : il y a cet aspect créatif. Pour chaque production, on part donc de zéro. Depuis dix sept ans, nous travaillons avec les mêmes interprètes et formons un petit groupe fort où les personnes sont très liées : il faut ce lien car le travail est difficile aussi bien pour le mental que pour le physique. Et, comme nous avons reçu une formation classique, il y a nécessité pour nous d’une formation continue. »
Au Théâtre Argentina de Rome, le Théâtre NO99 a présenté N°43-Filth, spectacle créé à Tallin en 2015, et qu’on a déjà pu voir en France. Un groupe d’humains (six garçons, trois filles), habillés avec une extrême élégance, sont enfermés derrière des parois transparentes, un peu comme des animaux enfermés dans une cage ou des insectes entre les coupelles de verre d’un chercheur scientifique. Le plateau est recouvert de terre : tout au long du spectacle, ce sera à la fois un ring et un terrain de jeu. Il est difficile de raconter de quoi il s’agit ici ; ce que l’on observe derrière les parois, c’est le désarroi, l’extrême solitude de ces personnages qui se meuvent, s’agitent plus qu’ils ne s’activent, dans une totale indifférence. On devine quand même qu’il y a des relations qui existent entre eux à travers des mouvements esquissés, des petits gestes empreints d’humour, de mélancolie et, surtout, de violence. Cela, le plus souvent en silence. Et quand la musique se fait entendre, c’est comme une course effrénée. Par moments, des couples se forment, éphémères et improbables, toujours maladroits. Chaque fois, ça dégénère. On se jette des seaux d’eau. Le sol de terre n’est plus que de la boue. On s’y vautre. Finis les beaux costumes, les jolies robes claires. On a des individus sales, laids et boueux. Jamais on ne verra ces personnages heureux, même à la fin, lorsqu’on assiste à une sorte de rituel sexuel, entre bacchanales et messe noire. Ces jeunes Estoniens réinventent, avec talent, un théâtre de la cruauté.

© Tiit Ojasoo. N°43-Filth du Théâtre NO99

1) Warum läuft Herr R. Amok? Mise en scène de Susanne Kennedy, d’après le scénario de Rainer Werner Fassbinder & Michael Fengler au Théâtre Nanterre-Amandiers (25-28 janvier 2018)
2) Dimitris Papaioannou sera à la Grande Halle de la Villette avec sa dernière création qu’il a présentée cet été au Festival d’Avignon, The Great Tamer (20 au 23 mars 2018)
3) no99.ee/
À consulter : Catalogue Premio 16 Europa per il Teatro, 12-17 Dicembre 2017 Roma

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