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À la trace : La double vérité d’Anna et de Clara

© Jean-Louis Fernandez. Wajdi Mouawad (Yann) et Nathalie Richard (la véritable Anna) dans À la trace d’Anne Théron et Alexandra Badea


À la trace : La double vérité d’Anna et de Clara

Par Chantal Boiron

Avec À la trace (1), spectacle créé au TNS de Strasbourg (25 janvier-10 février 2018), la metteuse en scène Anne Théron et l’autrice Alexandra Badea expérimentent, avec l’équipe qui accompagne leur projet, quelque chose de nouveau. Est-ce du théâtre ? Est-ce du cinéma ? Les deux, sans doute : ce qui en soi ne serait pas si nouveau sauf que théâtre et cinéma, ici, se nouent, se tricotent point par point pour faire surgir une nouvelle écriture scénique.

La scénographie de Barbara Kraft c’est, en premier lieu, la façade d’un petit immeuble, en plan de coupe, avec des appartements aux baies vitrées. Dans l’un d’eux, à l’étage, une femme âgée se balance dans un rocking-chair. Apparition furtive. La lumière s’éteint presque aussitôt.
En bas, sur le plateau, deux rangées de fauteuils rouges : cela pourrait être la salle d’attente d’un aéroport, d’une gare ou d’un cabinet médical. Clara, une jeune fille, suit, épie une inconnue avec laquelle elle cherche à entrer en contact. Une curiosité à la limite du voyeurisme sauf que, dans son monologue intérieur, c’est à cette femme qu’elle parle.
Dans l’immeuble, une autre pièce s’éclaire. Une femme, encore jeune, très séduisante, s’y trouve. À la seconde même, le reste de la façade devient un écran. On y voit un homme dans une autre chambre, semblable à celle où se trouve la femme. Tous deux tchatent sur le même réseau. Dans le noir, ils échangent quelques messages textuels. Puis, allument leurs webcams. Elle s’appelle Anna. Lui, Thomas. En fait, ils sont tous deux dans le même hôtel, à Kinshasa. Plus tard, Thomas rejoindra Anna dans sa chambre. Ce serait un banal plan de drague si l’on ne percevait chez la femme, derrière ses non-dits, à travers ce qu’elle veut bien raconter, une fêlure. Une douleur.

© Jean-Louis Fernandez. Yannick Choirat (Thomas) et Nathalie Richard (la véritable Anna)


Le dialogue entre l’homme filmé et la femme physiquement sur scène se déroule, pour nous spectateurs, de la manière la plus naturelle possible. Il y a une fluidité, un parfait synchronisme dans le montage entre les répliques de l’homme, « figées » par la caméra, et celles de la femme qui sont toujours susceptibles de varier d’une représentation théâtrale à l’autre. Tout est juste : les intonations, les silences. C’est Nathalie Richard qui interprète cette Anna-là. Une grande actrice. Mais, ce n’est pas seulement son talent qu’on doit prendre en compte ici. Il faut un sacré métier, une extrême concentration, un sens du rythme incroyable pour réagir, depuis le plateau, aussi précisément, aussi exactement à des paroles qui passent par l’image. Pour être aussi vraie, et toujours dans le bon tempo.
Il faut également saluer le beau travail d’Anne Théron et de son équipe qui ont réussi techniquement à créer cette continuité entre la scène et la vidéo : « C’est le travail de toute une équipe », insiste d’ailleurs Anne Théron. Citons alors : Sophie Berger (son), Nicolas Comte (images), Jessye Jacoby-Koali (montage), Benoît Théron (lumières) …
Le processus se renouvellera, plus tard, avec d’autres hommes qu’Anna rencontrera, toujours sur la toile, toujours par webcam interposée.

Clara (Liza Blanchard) est, quant à elle, partie sur la piste d’une autre inconnue, d’une autre Anna. Sa filature est enquête et quête. Après le décès de son père, Clara a retrouvé dans les affaires de celui-ci, un sac de femme avec, à l’intérieur, une carte électorale au nom d’Anna Girardin. Alors, Clara a décidé de faire la lumière sur son enfance. Une mère inconnue, un enfant abandonné : fragments d’un drame tristement ordinaire ou sujet d’un mélo d’aujourd’hui ? Pour Anne Théron, le point de départ du projet, c’était bien ça: « Depuis quand ce désir de raconter la relation d’une mère à sa fille ? D’une mère absente ? D’une mère qui a disparu. » s’interroge-t-elle (2). C’était le deal avec Alexandra Badea lorsqu’elle lui a commandé le texte.

On imagine que Clara a listé toutes les Anna Girardin quelle a pu trouver sur le Net. Elle va de l’une à l’autre, parcourant des kilomètres avec son sac à dos et sa parka. Son monologue/récit est uniquement interrompu par ses conversations avec ces Anna potentielles. C’est une seule et même comédienne, Judith Henry, qui les incarne toutes. Là encore, magnifique performance d’actrice. Toujours la même, toujours autre, Judith Henry sera une assistante maternelle qui, la nuit, chante dans les bars, une documentariste, une avocate, une spécialiste en audio-psycho-phonologie, hé oui !… On s’en doute, aucune de ces Anna ne sera la « bonne ». Pourtant, chaque nouvelle rencontre amènera Clara à prendre davantage conscience de son histoire, comme si elle poursuivait un chemin initiatique.

© Jean-Louis Fernandez. Judith Henry (les 4 Anna) et Liza Blanchard (Clara)


La « véritable » Anna Girardin, elle, continue d’aller de pays en pays, d’hôtel en hôtel, poursuivant ses rencontres virtuelles par le biais de sa webcam. Après Kinshasa, ce sera Tokyo, Berlin ou Kigali, peu importe. Après Thomas (Yannick Choirat), ce sera Bruno (Alex Descas), Yann (Wajdi Mouawad), Moran (Laurent Poitreneaux). Anna fuit, se fuit, se réfugie dans la solitude et dans le mensonge. Pourtant, là encore, chaque rencontre nous en apprend davantage sur ce qu’elle est. À chaque fois, Anna lâche un peu de sa vérité. À Thomas, elle prétendait être architecte. À Bruno, elle dira qu’elle est marchande d’art. Mais lui cachera qu’elle a eu un enfant. À Yann, elle parlera de sa tentative de suicide. À Moran, de sa mère, Margaux.
Avec sa webcam, elle nous fait aussi pénétrer (par effraction) dans l’intimité de ces hommes de passage, souvent fragiles et blessés par la vie. L’enfermement d’Anna dans des chambres d’hôtel, qu’elle ne semble jamais quitter et qui se ressemblent toutes, contraste avec l’univers de ces hommes. Avec eux, il y a toujours une ouverture sur le monde, sur l’ailleurs. Quand elle les filme, il arrive que la caméra s’envole vers le ciel, ou qu’elle se balade sur la pelouse d’un parc où un couple batifole.

© Jean-Louis Fernandez. Romain Gillot Ragueneau (élève au TNS), Elphège Kongombe Yamale (élève au TNS) et Nathalie Richard


Il y a la plasticité des images vidéo, et la lumière qui transforme l’espace scénique. Il y a l’écriture d’Alexandra Badea qui emprunte des formes différentes : monologue, dialogues, narration. Dans le double récit qui s’opère sur le plateau, on a deux trajectoires parallèles : celle d’Anna dans sa fuite ; celle de Clara dans sa quête. Cela pourrait être deux lignes parallèles qui courent vers on ne sait quoi. On cherche dans sa mémoire une vieille règle de géométrie, apprise autrefois au collège, oubliée depuis : est-ce que deux lignes parallèles finissent, quand même, par se rejoindre… tôt ou tard ?

© Jean-Louis Fernandez. Maryvonne Schiltz, Liza Blanchard (Clara) et Nathalie Richard (la véritable Anna)


Le petit immeuble avec ses baies vitrées, c’est comme un puzzle. Quand la vérité d’Anna et de Clara est enfin énoncée, la vieille dame au rocking-chair (Maryvonne Schiltz) réapparaît. Le fil générationnel entre les trois femmes se renoue. Chaque morceau du roman familial retrouve sa place.

Les deux trajectoires parallèles nous auront donc menés jusqu’à un même point fixe, jusqu’à Margaux : le point d’origine. Il suffit alors de deux regards qui se croisent, et de deux prénoms qui sonnent comme une double interrogation : Clara ?… Anna ?…


1) Le texte est publié à l’Arche : À la trace – Celle qui regarde le monde d’Alexandra Badea – L’Arche, Scène ouverte, janvier 2018 (13 €)
2) À consulter : www.compagnieproductionsmerlin.fr Le Blog des créations
Tournée : La Passerelle à Saint-Brieuc (20 et 21 février 2018) ; Les Célestins à Lyon (28 février-3 mars 2018) ; La Comédie de Béthune (20-23 mars 2018 ; MC2 à Grenoble (24-27 avril 2018) ; La Colline à Paris (2 au 26 mai 2018).

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