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À Villerville, un théâtre en devenir

© Victor Tonelli – Geoffrey Rouge-Carrassat dans « Dépôt de bilan » à  Villerville (août 2019)

À Villerville, un théâtre en devenir

 

Par Chantal Boiron

Un Festival à Villerville s’est achevé le 1er septembre, la veille de la rentrée des classes. C’était la dernière édition conçue, programmée par Alain Desnot qui a créé ce festival il y a six ans. C’est maintenant que l’on va commencer à prendre la mesure de tout ce qui a pu émerger à Villerville durant ces six années. Ce festival, c’était comme un atelier où se sont révélés, forgés, confirmés bien des talents. Des spectacles, créés ou juste ébauchés à Villerville, poursuivaient ensuite leur vie ailleurs.

 

La sixième édition n’a pas dérogé à ce principe. De cette édition construite, volontairement sans fil conducteur mais avec cohérence puisqu’il s’agissait d’une « édition florilège », on retiendra  des personnalités fortes. Des comédiennes et des comédiens qui ont interprété eux-mêmes les textes qu’elles ou qu’ils ont écrits. Par exemple : Asja Nadjar, jeune actrice formée au CNSAD (promotion 2017), avec Anouk, un texte sur la vieillesse et la solitude. Elle nous surprend par sa présence et la vérité de son jeu. Prostrée, recroquevillée contre le sol, le regard levé vers une petite statue perchée tout en haut d’une colonne, qui représente la tête d’un homme, elle est une petite vieille qui égrène le quotidien monotone d’une vie humble et triste. Méconnaissable, elle nous fait penser parfois à Zouc. Puis, on la voit se métamorphoser, redevenir elle-même. Une jolie performance d’actrice.

 

Hervé Briaux (autre génération d’acteurs) a repris un texte qu’il a écrit et joué il y a une trentaine d’années : Madame l’abbé de Choisy d’après les Mémoires de l’homme d’église. Encore aujourd’hui, le mystère de l’Abbé de Choisy reste entier. C’était un fabulateur qui avait l’art de brouiller les pistes. Grand intellectuel, il est l’auteur d’une Histoire de l’Église en onze volumes. Enfant, sa mère l’habillait en fille, ce qui lui plaisait. Plus tard, ce travestissement lui a permis d’abuser de très jeunes filles en toute impunité. Avec ses pendentifs, ses gants en dentelle, ses gestes étudiés, Hervé Briaux est un Abbé de Choisy raffiné, ambigu et pervers, qui intrigue, séduit et fascine. Décidément,  l’acteur aime à incarner les personnages historiques hors normes. À Villerville, il nous avait déjà conquis avec son Tertullien, mis en scène par Patrick Pineau. Cette fois encore, c’est Patrick Pineau qui le dirigeait.

 

Il y a deux ans, Adeline Piketty jouait à Villerville, Poil à gratter, un solo qu’elle avait écrit et qui avait été mis en scène par Laurence Campet : un moment fort. Ce fut la révélation du festival. Elle est revenue, cette année, accompagnée de Guy Vouillot, avec une nouvelle pièce, Aux 3ème personnes du singulier (ELLE ET IL) (1).  Et, Laurence Campet signait cette fois encore la mise en scène. C’est la chronique de la vie sentimentale et sexuelle d’un homme et d’une femme quadragénaires, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Tous les deux nous racontent leurs souvenirs: les blessures, les humiliations, les échecs et les petits bonheurs de la vie. Pour écrire son texte, Adeline Piketty est partie de situations réelles ; elle a enquêté, recueilli des témoignages. Il pourrait s’agir de théâtre documentaire mais cela n’en est pas. On est entre fiction et réalité. S’il y a des histoires qui nous touchent et d’autres qui nous font sourire, le spectacle n’a pas la même force que Poil à gratter. Il manque une tension dramatique. Par moments, cela devient un peu répétitif et monotone malgré le talent des deux comédiens.

 

En voulant monter Je suis le vent de Jon Fosse, Matéo Cichacki a sans doute placé la barre trop pour un jeune metteur en scène. Ce texte magnifique est le dernier qui ait été créé au théâtre par Patrice Chéreau. S’attaquer à Jon Fosse, un des auteurs de prédilection de Claude Régy, c’était un pari osé. Le résultat n’est pas vraiment convainquant. Certes, il y a quelque chose d’intéressant dans cette tentative. Et Alexandre Patlajean et Matéo Cichacki disent le texte d’une manière assez juste. Mais ont-ils vraiment compris toute la dimension de l’écriture de Jon Fosse ? Dans cette pièce mystérieuse où il est question d’une disparition en mer et de la mort, leur jeu très (trop) physique empêche justement le mystère. Et puis, ils n’ont pas choisi le lieu idéal pour monter ce texte : la salle des mariages de la mairie de Villerville avec sa Marianne, c’était un ‘décor’ bien trop prégnant, bien trop prosaïque, qui les desservait. Cela nous empêchait d’entendre la poésie de Jon Fosse, d’aller au-delà de ce qui est dit.

 

 

© Victor Tonelli – Matthieu Beaufort et Renaud Triffault dans Prologue de Marie Clavaguera-Pratx

Avec Prologue : Le Gang (une histoire de considération), Marie Clavaguera-Pratx nous plonge dans l’aventure du « Gang des postiches », une bande de braqueurs qui avait défrayé la chronique dans les années 1980. Ce qu’on a vu à Villerville, c’est un tout premier extrait d’un spectacle en devenir : cela dure 45 minutes. Et si la fin de l’extrait peut surprendre le spectateur non averti, c’est parce qu’il manque justement  encore la suite : c’est comme une phrase inachevée, avec des points de suspension. Le sentiment de frustration est d’autant plus fort que ce premier morceau, joué par Renaud Triffault et Matthieu Beaufort, acteur en situation de handicap, est très prometteur. Leur couple fonctionne à merveille. C’est comme un duo de personnages de BD. Il y a du suspens, du mystère, des gags. On rit. On s’interroge. Il faut dire que certaines situations sont totalement surréalistes. Alors oui, on attend la suite avec impatience pour en savoir davantage sur ces deux hommes que trois autres personnages vont rejoindre. Déjà le Prologue va beaucoup tourner dans sa forme actuelle. (2)

 

 

© Victor Tonelli – Gina Calinoiu, Lionel Gonzalez et Thibault Perriard dans Les Analphabètes

Dans Les Analphabètes,  Gina Calinoiu et Lionel González se sont « librement inspirés » des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Ils n’ont gardé que les deux principaux protagonistes. Marianne et Johan, mariés depuis treize ans, forment un couple uni, fusionnel, « le couple idéal » que leurs amis envient. Johan, un macho égoïste, s’en vante, ne laissant jamais à Marianne, la discrète, la possibilité de placer un mot. Il est ridicule. On s’en amuse. Tout explose brusquement quand Johan tombe amoureux de Paula, une de ses étudiantes. Ce qu’il dit alors à Marianne est d’une rare violence : « Ça fait quatre ans que je ne nous supporte plus ».  de la comédie, on tombe dans le drame. Dévastée, Marianne encaisse sans rien dire. Elle se retrouve seule, avec son chagrin, ses interrogations, à assumer les problèmes du quotidien. Avec le temps, on les verra tous deux évoluer. Marianne deviendra une femme libre indépendante. Lui sera fragilisé par des échecs : un poste de professeur aux USA auquel il rêvait et qui lui échappe, Paula qui le trompe. Quand Marianne veut le divorce, il la violente. Puis, leur relation s’apaisera. Des années plus tard, ils se retrouveront une nuit, près de leur ancienne maison de vacances : nos deux « analphabètes » auront enfin appris la langue de l’âme. Il n’y a rien sur le plateau hormis quelques chaises. Et un piano en déséquilibre. Belle image pour symboliser un couple en rupture. La force du spectacle, c’est l’interprétation des deux comédiens. Il y a juste un canevas, qui suit de près le film de Bergman, et à partir duquel ils improvisent. Tout se passe dans les regards, dans les gestes. L’accent roumain, les maladresses en français de Gina Calinoiu la rendent au début encore plus vulnérable, plus démunie face à Johan. C’est lui qui a la parole, donc le pouvoir. Dans la seconde partie, au contraire, elle ose parler, lui dire ce qu’elle pense. Gina Calinoiu travaille actuellement entre trois pays et trois langues : le roumain, l’allemand et le français. On imagine la gymnastique qu’elle doit faire pour se rapproprier à chaque fois la langue dans laquelle elle joue. À Villerville, elle a dû retrouver ses marques en français. Il faut encore parler du troisième personnage, le musicien/batteur Thibault Perriard.  Sa présence, ses chansons, qui sont comme une  trêve, une légère respiration après les moments de tension et les disputes de Johan et de Marianne, apportent beaucoup au spectacle.

 

Le coup de cœur 2019

 

© Victor Tonelli – Geoffrey Rouge-Carrassat dans Roi du silence

Chaque été, à Villerville, on a eu un coup de cœur pour un spectacle en particulier. En 2016, par exemple, ce fut pour Demain tout sera fini de Lionel González, d’après Le Joueur de Dostoïevski. En 2017, pour Poil à gratter de et par Adeline Piketty. Cette année, ce fut pour Geoffrey Rouge-Carrassat, jeune comédien/auteur de 24 ans, formé au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris où il a été admis à 17 ans, et tout juste sorti du JTN. Dire que Geoffrey Rouge-Carrassat a du talent, c’est peu dire. Il a une personnalité qui s’impose à nous dès les premières minutes de jeu avec quelque chose en plus : il y a chez lui une grâce. À Villerville, on l’a vu dans deux solos.  Roi du silence est un spectacle dont il avait présenté une première ébauche l’an dernier à Villerville et qu’il a terminé, abouti. Après l’enterrement de sa mère, un  jeune homme se retrouve seul face à l’urne posée sur la table de la salle à manger. Juste à côté de l’urne, il y a une gerbe de fleurs blanches. Le jeune homme s’adresse à sa mère. Morte, il peut lui dire enfin tout ce qu’il n’a jamais pu lui dire quand elle vivait, ou tout ce qu’elle n’a pas su entendre sur son mal de vivre, sur son homosexualité. Une parole empêchée. Une jeunesse contrainte. Il y a un autre personnage absent auquel il parle : l’homme qu’il aime et qui n’est pas là. C’est un torrent de colère et de tristesse, de désir et de manque, des flots de paroles qui se déversent d’un coup. Avec une ironie féroce. Et, une douleur. Le spectacle se donnera au Théâtre des Déchargeurs à Paris, en février 2020 (3). Il faut aller le voir.

Dépôt de bilan, c’est encore un homme seul qui parle. Il se raconte, il nous raconte sa vie, celle d’un bourreau de travail qui a tout réussi : sa carrière professionnelle (il a racheté la boîte de son patron), son mariage etc. Mais derrière ce vernis, ce ne sont que mensonges et tricheries : les failles qu’il cache (mal), sa dépendance au stress, la solitude qui le rattrape, le vertige du suicide. L’extrait qu’on a vu à Villerville était encore une ébauche, le fruit de seulement dix jours de travail sur l’écriture, la mise en scène et l’interprétation. Et, c’est déjà très fort. Sur le sol, on a tout un tas de mannequins dont Geoffrey Rouge-Carrassat va faire ses partenaires de jeu. Ce sont comme des personnages muets qui l’observent de leur regard fixe et vide. Et, tout en jouant avec les mannequins, en les redressant, les bougeant, les déplaçant, Geoffrey Rouge-Carrassat construit, invente sous nos yeux une scénographie étrange et belle que les lumières d’Emma Schler magnifient. On a hâte de voir le spectacle fini.

 

Après cette belle édition, Alain Desnot a décidé de s’arrêter. On le regrette. À Villerville, il avait atteint ses objectifs. Il a offert aux artistes qu’il invitait un espace de création et une totale liberté. Il a réussi à ce que le festival soit ancré dans la vie du village. Il s’était battu pour obtenir quelques subventions et un peu de mécénat. Cet été, chaque spectacle s’est joué quatre fois. Les salles étaient toujours pleines. Certes, c’étaient de petites jauges. Mais, les Villervillais sont venus nombreux au rendez-vous, heureux de découvrir, tout près de chez eux, à quelques centaines de mètres de leur habitation, dans des lieux qu’ils connaissent bien  (le Château, le Chalet, le Garage…), un théâtre en devenir.

 

1) 13 et 14 décembre 2019 à « Lilas en scène » aux Lilas 93 ; 8 janvier 2020 au Théâtre de la Girandole à Montreuil 93.

2) 10 et 11 octobre 2019 au Festival Fragments/Théâtre Main d’Œuvres, Saint-Ouen 93 ; 19 octobre 2019 au Festival des Vendanges d’octobre, Alenya 66 ; 6 et 8 novembre 2019 au Théâtre du Pont Neuf (Festival Supernova/Théâtre Sorano)  Toulouse 31 ; 22 et 23 janvier 2020 au TU – Nantes 44.

3) Du 4 au 22 février 2020, au Théâtre Les Déchargeurs, 75001 Paris

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