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Anna Akhmatova-Lydia Tchoukovskaïa : Deux femmes dans la nuit.

© Pascal Victor / Artcomart

Anna Akhmatova-Lydia Tchoukovskaïa : Deux femmes dans la nuit.

Par Maïa Bouteillet

“Là où par son bienfait fut doté de parole un monde sourd-muet,” ainsi parlait le poète Josef Brosky à la mort de sa compatriote, Anna Akhmatova, en 1966. Persécutée par Staline, réduite au silence des décennies durant par l’interdiction qui lui était faite de publier, Anna Akhmatova incarna mieux qu’aucun autre la souffrance du peuple russe, la voix douleureuse de ces femmes pleurant leurs proches. Elle, dont le premier et le troisième mari furent fusillés, le fils déporté au goulag pour près de vingt ans et les proches executés, comme Ossip Mandelstam, ou traqués et exclus, comme Boris Pasternak ou Marina Tsvetaïeva… Anna Akhmatova, dont le seul nom évoque la résistance à la terreur, au désespoir, à l’enfer du communisme. Telle est sa poésie, qu’on entend par bribe dans Deux ampoules sur cinq. Directe, sombre, désespérée.
Ça fait longtemps qu’elle chemine avec Anna Akhmatova, Isabelle Lafon. On se souvient du Journal d’une autre, créé avec Valérie Blanchon pour une poignée de spectateurs, dans une petite salle du Théâtre Paris Villette, en 2008, adapté des Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa. Depuis, l’actrice, dont la première mise en scène adaptait au théâtre Les Récits des marais rwandais de Jean Hatzfeld, en a peaufiné plusieurs versions jusqu’à ce spectacle, Deux ampoules sur cinq, créé en 2014 au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, et présenté en ouverture de saison à la Colline.

La trame est la même que dans le Journal d’une autre. En 1938, Lydia Tchoukovskaïa rend visite à Anna Akhmatova pour “affaire”. Critique littéraire, universitaire et auteure elle-même, Lydia Tchoukovskaïa voue une grande admiration à Akhmatova. De dix ans son aînée, celle-ci est reconnue depuis une bonne décennie comme l’une des plus grandes plumes de la nouvelle poésie russe. Fille du célèbre critique et traducteur Korneï Tchoukovski, Lydia a baigné dans la poésie bien avant d’être en âge de comprendre les mots qu’elle déclame. La puissance de la langue d’Akhmatova et son orgueilleuse beauté l’impressionnent fortement.
Cette “affaire” qui les réunit, c’est (dans le langage codé que Tchoukovskaïa utilise) les renseignements qu’elles échangent sur les démarches à propos de leurs maris arrêtés depuis peu. De plus en plus rapprochées, les visites vont vite s’avérer vitales à chacune pour ne pas sombrer dans le silence et l’isolement. Sévère, tyrannique parfois, Akhmatova réclame la présence de sa cadette. Leur amitié durera près de trente ans, jusqu’à la mort d’Anna Akhmatova. Sans cesse surveillée, la poétesse ne peut consigner ses vers— trop risqué — alors elle les transmet à Lydia Tchoukovskaïa qui les apprend par cœur, courant elle-même un grand risque. Toutes deux partageront le triste privilège d’être exclues de l’Union des écrivains soviétiques, comme Boris Pasternak et tout ceux qui n’avaient pas l’heur de plaire au pouvoir.

L’amitié de ces deux femmes, le dévouement de l’une, la hargne et la combativité de l’autre : c’est tout cela que portent magnifiquement à la scène Isabelle Lafon et Johanna Korthals Altes.
Imaginé dans un dispositif très simple — deux chaises, une table, quelques livres — le spectacle se joue à peine éclairé à la lampe de poche, projetant cette lumière qu’est Anna Akhmatova dans le ciel de la poésie russe. À la fois vacillante (peu traduite à l’étranger, beaucoup de ses poèmes ont été perdus) et inextinguible, elle fut un phare pour des millions de persecutés et reste aujourd’hui encore le symbole de la résistance. Et c’est comme si, pour une petite heure de temps, les deux femmes sortaient partiellement de leur clandestinité.

Isabelle Lafon, présente dans l’ombre bien avant le début du spectacle, distribue des lampes de poche aux spectateurs du premier rang : belle façon de rattacher la grande figure au présent et belle leçon de théâtre! Akhmatova, jamais complètement oubliée, — son recueil le plus emblématique, Requiem, dont on entend des extraits, n’a été publié officiellement pour la première fois qu’en 1980 — n’a retrouvé que récemment la place qui lui est due. Ce sont les spectateurs d’aujourd’hui qui par leur présence éclairent cet écho du passé.
Il y a quelque chose de précipité dans le rythme du spectacle, une urgence dans les échanges de ces deux femmes, sans arrêt sur le qui-vive dans ces appartements communautaires où les murs ont des oreilles. Plus que jamais, les mots revêtent une importance cruciale. Qu’elles parlent de Tchekhov, de recette de soupe ou (de façon plus voilée) des persécutions de l’époque, elles se raccrochent l’une à l’autre pour ne pas devenir folles. Pour rester en vie. “Se parler c’est se sauver. Prolonger le poème c’est tenir envers et contre tout”.

Isabelle Lafon incarne Anna Akhmatova avec une incroyable familiarité, avec évidence, en particulier dans ce passage, magnifique, où, son personnage répondant à une sorte d’interview de Tchoukovskaïa, elle parle russe avec un accent parfait. Avec Johanna Korthals Altes, elle forme un duo formidablement complémentaire. Ensemble, elles nous font ressentir avec humanité et force, humour aussi parfois, leur combat et leur proximité dans la souffrance et dans l’espoir. On les approche, on croit les connaître un peu, on est avec elles, à leurs côtés. Leurs mots nous suivent longtemps après.

Deux ampoules sur cinq, inspiré de Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, ms Isabelle Lafon. Jusqu’au 20 octobre au Théâtre de la Colline, les mardis à 20h et en intégrale les week-end, dans le cadre du projet Les Insoumises avec deux autres spectacles d’Isabelle Lafon, Let me try d’après le Journal 1915-1941 de Virginia Woolf et L’Opoponax de Monique Wittig.

En tournée :
Le 24 novembre 2016 au Théâtre La Piscine à Châtenay-Malabry, intégrale Insoumises à 16h.

Au Théâtre national de Toulouse :
Let me try , du 10 au 12 janvier 2017
Let me try + Deux ampoules sur cinq, les 13 et 14 janvier 2017

Le Lieu Unique à Nantes :
Deux ampoules sur cinq, du 7 au 11 mars 2017

Théâtre du Château de la ville d’Eu :
Deux ampoules sur cinq, les 13 et 14 mars 2017

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