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Les Bacchantes selon Bernard Sobel, ou la terrible vengeance d’un dieu en quête de reconnaissance familiale

© H. Bellamy. Les Bacchantes d’Euripide, texte français de Michèle Raoul-Davis, mise en scène de Bernard Sobel



Les Bacchantes selon Bernard Sobel,
ou la terrible vengeance d’un dieu en quête de reconnaissance familiale

Par Chantal Boiron

Au théâtre de l’Épée de Bois, Bernard Sobel met en scène la dernière des dix-neuf tragédies qui nous restent d’Euripide, Les Bacchantes (-405), la plus mystérieuse, la plus sombre aussi, du poète grec.
La pièce d’Euripide a pour protagoniste le dieu Dionysos, né des amours de Zeus avec une mortelle, la Thébaine Sémélé, fille de Cadmos. Sémélé mourra, victime de la jalousie d’Héra. Mais Zeus réussira à sauver son fils.
Dionysos, c’est le dieu de la vigne, de l’extase et de la transe. Ce dieu subversif, incontrôlable, très aimé des Athéniens, est aussi le dieu du théâtre. C’est dans le théâtre de Dionysos, sur les pentes de l’Acropole, que le théâtre européen a vu le jour, c’est là qu’ont été créées les tragédies d’Euripide et celles de ses aînés, Eschyle et Sophocle. Et il n’est pas anodin que le dernier grand tragique grec lui ait consacré sa dernière pièce, un an tout juste avant sa mort.

Dans Les Bacchantes, il n’est pas question de théâtre, si l’on excepte les déguisements et multiples stratagèmes de Dionysos. Nous sommes à Thèbes, la ville fondée par son grand-père Cadmos. Dionysos est venu ici pour régler ses comptes avec sa tante Agavé et les autres membres de sa famille qui n’ont pas voulu, qui ne veulent pas reconnaître qu’il est bien le fils de Zeus, et qui nient donc sa véritable identité. Dionysos a amené avec lui, d’Asie, les Bacchantes (le Chœur) qui célèbrent ses rites orgiaques, car le dieu veut implanter en Grèce, et d’abord à Thèbes, sa terre d’origine, sa propre religion : un culte que récuse farouchement le jeune roi de Thèbes, Penthée, le fils d’Agavé. Entre les deux petits-fils de Cadmos, entre le dieu et le mortel, la lutte sera sans merci.
Au début du spectacle, sont projetées en vidéo sur les murs de la cité des images inquiétantes de la destruction de Thèbes. Dionysos est dans la salle ; c’est au public qu’il adresse son premier monologue. On comprend immédiatement que la partie est jouée et que l’issue sera terrible. La tragédie d’Euripide est complexe. On est entre le fantastique, la magie et la folie. Bernard Sobel et Michèle Raoul-Davis (qui a fait un magnifique texte français) s’attachent à nous faire comprendre les différentes strates de ce drame hors norme. Grâce à eux, on entre facilement dans l’histoire : ça devient limpide, et c’est passionnant. Et puis, Sobel s’en tient au théâtre. Il n’y a pas ici d’effets spéciaux comme on a pu le voir dans d’autres mises en scène de la pièce. L’inconcevable, on l’apprend uniquement par les récits du Bouvier et du Serviteur. On est sur le plateau nu du théâtre : la théâtralité passe uniquement par les acteurs. Le seul élément de décor, c’est le mausolée que Cadmos a fait ériger en hommage à Sémélé.
Aux côtés de Jean-Claude Jay et de Claude Guyonnet, qui interprètent respectivement Tiresias et Cadmos, on a de jeunes comédiens comme Vincent Minne qui campe un Dionysos séduisant et diabolique à souhait et Matthieu Marie, un Penthée enfermé dans ses certitudes et son rationalisme. À travers Dionysos et Penthée, ce sont deux visions du monde qui s’opposent.


© H. Bellamy. Vincent Minne (Dionysos) et Matthieu Marie (Penthée)


Aussi aveugle que le sera Œdipe, autre célèbre Thébain, Penthée n’écoute pas, ne veut pas entendre les mises en garde du devin Tirésias et de son grand-père Cadmos. Voyant un vent de folie souffler sur la cité, les deux vieillards ont adopté le culte de Dionysos, mis une couronne de lierre et ils portent la thyrse : sage prévoyance ou abdication devant la fatalité ? Penthée ne veut pas non plus reconnaître dans le jeune et bel inconnu, qui réussit à se libérer de toutes les chaînes et à s’échapper de toutes les prisons où il s’acharne à l’enfermer, son cousin Dionysos. Pour lui, ce n’est qu’un étranger, un barbare, un charlatan.

Dans la mise en scène de Sobel, les deux cousins sont à peu près du même âge et se montrent aussi déterminés l’un que l’autre, ce qui rend leur rivalité encore plus brutale. Penthée, c’est un héritier qui détient de Cadmos le pouvoir politique, un pouvoir temporel auquel il s’accroche. Dionysos, dans l’apparence qu’il s’est donnée, c’est un apatride, un être ambigu, qui possède des pouvoirs magiques. Manipulateur, rieur, il s’amuse comme un fou à tirer sur les ficelles jusqu’à faire perdre à Penthée sa raison. Penthée tombera dans la démesure, dans l’ubris, l’erreur fatale pour les Grecs. Devenu le jouet, le pantin de Dionysos, il se perdra lui-même et rejoindra ainsi Œdipe et les autres héros tragiques, uniques artisans de leur malheur. Mais, à la différence d’Œdipe, Penthée n’aura pas l’opportunité d’épiloguer sur les conséquences de son aveuglement.

Dionysos vengera sa mère Sémélé avec une rare cruauté. Il amènera Penthée à se déguiser en femme sous prétexte de mieux observer Agavé et les autres bacchantes sur les collines. Aussi aveugle que lui, Agavé ne reconnaîtra pas son fils et le tuera, persuadée d’avoir débarrassé Thèbes d’une bête sauvage. C’est Mathieu Marie qui joue alors Agavé. Un Serviteur fera le récit bouleversant de la folie criminelle d’Agavé et de la mort de Penthée. Le vieux Cadmos sera condamné par Dionysos à devenir serpent et à s’exiler en terres barbares.
Ainsi à l’instant même où Dionysos leur prouve de manière sinistre sa véritable identité, Agavé (qui vient de prendre conscience qu’elle est la meurtrière de son fils) et Cadmos deviennent des apatrides, des migrants.

L’ultime tragédie d’Euripide s’achève par l’avènement d’un nouvel ordre, aussi mystérieux que transgressif : faut-il s’en réjouir ou le regretter ? Euripide a laissé à jamais la question en suspens.


Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris XII : jusqu’au 11 février 2018
Tel.: 01 48 08 39 74 www.epeedebois.com

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