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Les batailles et les rêves de la Quatrième A

© Anne Gayan :  Quatrième A (lutte de classe) de Guillaume Cayet, mise en scène de Julia Vidit

Les batailles et les rêves de la Quatrième A

 

Par Chantal Boiron

Quatrième A, la pièce de Guillaume Cayet, créée parJulia Vidit en février dernier au Théâtre de La Manufacture – CDN de Nancy, a pour sous-titre : (lutte de classe). Voilà qui peut surprendre. On ne s’attend pas forcément à ce que cette expression soit accolée à un groupe de collégiens. Certes, Guillaume Cayet joue avec les différentes significations du mot « classe ».  La première définition qu’on lit dans le Petit Robert nous conduit à au concept de lutte des classes : (dans un groupe social) ensemble des personnes qui ont en commun une fonction, un genre de vie, une idéologie, etc. Dans la deuxième, on retrouve les collégiens de notre Quatrième A : Ensemble d’élèves groupés selon les différents degrés d’études.

Dans la pièce de Guillaume Cayet, on assiste donc à la révolte d’une classe de Quatrième contre l’injustice subie par un de leurs camarades, et à la prise de conscience qui s’opère peu à peu chez eux. Nous n’aurons que le témoignage d’Emma ou la Discrète, l’élève qui a le plus de difficulté avec la parole, qui a le plus de mal à exprimer ce qu’elle ressent. C’est Emma qui, au cours d’un récit qu’elle adresse au public, va introduire les autres protagonistes, qui les fait entrer dans l’action et dialoguer entre eux.  C’est elle qui commente, qui rétablit la vérité si nécessaire et fait les didascalies. À la fois témoin et partie prenante, elle devient l’autrice et la metteuse en scène du spectacle : la maîtresse du jeu. Quand Emma entame son récit, les élèves occupent le toit du collège où flotte le drapeau de leur rébellion.

© Anne Gayan :  Quatrième A (lutte de classe) de Guillaume Cayet, mise en scène de Julia Vidit

Dans la tête de la Discrète

Si la mise en scène de Julia Vidit reste fidèle au texte de Guillaume Cayet, elle fait beaucoup appel à notre imagination. Dans la scénographie de Thibaut Fack, on est bien dans une salle de classe avec ses tables et ses chaises. On a même le plan précis des places où s’assoient les vingt-quatre élèves. Cela pourrait être tout à fait la Quatrième A du collège Gerbéviller en Meurthe-et-Moselle, où l’auteur s’est immergé pour écrire sa pièce. Et cet espace, on ne le quittera jamais. Simplement, il se transforme au fur et à mesure des événements en différents lieux. Ainsi, le toit du collège, ce sont les chaises de la classe qui ont été renversées sur les tables. Cela pourrait être une métaphore de ce qui se passe dans la tête de la Discrète, de ce qu’elle tente de faire émerger de sa mémoire le plus exactement possible, « méthodiquement » nous dit-elle. Hormis la narratrice, les comédiens et comédiennes se partagent tous les rôles, peu importe l’âge et le genre des personnages dont, pour la plupart, on ne connait que le surnom :  L’amoureuse, La Meilleure amie, Bogos, Horloge, A’c’qui’p etc. Il arrivera qu’ils en changent : la Discrète devenant la Bavarde et Pol Bogosse, Pol L’intello. Ça ne manque pas d’humour. Guillaume Cayet a choisi la comédie pour nous parler de ce qui ne va pas dans le collège, à l’image de la confusion et de la peur qui règnent dans notre société, et du mal être des adolescents pouvant conduire à des tentatives de suicide… Les cinq interprètes (Alexis Barbier, Otilly Belcourt, Djibril Mbaye, Bénédicte Mbemba et Sacha Vilmar) forment un groupe homogène. C’est un vrai travail collectif et, étant donné ce qui est en jeu dans le texte de Guillaume Cayet, c’est fondamental. Beaucoup d’événements s’enchaînent dans Quatrième A, avec des moments très drôles, d’autres plus tragiques, des moments de légèreté et des moments de grande tension. Et, c’est toujours joué avec rapidité, efficacité.

© Anne Gayan :  Quatrième A (lutte de classe) de Guillaume Cayet, mise en scène de Julia Vidit

Des moments de légèreté et des moments de tension

Alors que la révolte gronde sur le toit du collège, la Discrète fait défiler ses souvenirs depuis l’instant T où tout a commencé. Ce sera un flash-back de trois jours qui nous ramène au jour de l’arrivée du Nouveau. Ce nouvel élève, pas très bien accueilli par les autres élèves, y compris par la Discrète, persuadée qu’il la drague, va se révéler être un agitateur et, surtout, un révélateur de tout ce qui ne va pas dans ce collège. Il perturbe le petit traintrain ordinaire de la Quatrième A en prenant la défense d’élèves mis en cause injustement par des professeurs comme le prof de Sports vis-à-vis de La Licorne, contestant les abus de ceux qui détiennent l’autorité, leur reprochant « d’exclure au lieu d’inclure » : « insolent, arrogant » pour les uns, « rebelle » pour les autres, le voilà convoqué pour un oui ou pour un non dans le bureau du principal.

Il n’y a que la prof de français qui écoute les élèves, leur propose quelque chose d’autre. Elle leur passe des films « fascinants » comme Zéro de conduite de Jean Vigo, le cinéaste « anarchiste « . Ce film de 1933,  censuré jusqu’en 1946 parce que considéré comme « un pamphlet libertaire »,  aura un rôle déterminant pour la Discrète. Se révoltant à son tour, comme Tabard le personnage de Vigo et comme le Nouveau, elle osera dire « merde » au principal. Unis contre un ordre établi, les élèves feront entendre des slogans qui résonnent avec ceux de Mai 68 : « On veut un collège libre » ou « Vous n’aurez pas nos rêves. »  D’aucuns trouveront la pièce de Guillaume Cayet « politiquement incorrecte » par les temps qui courent.  En tout cas, il fait un portait des ados d’aujourd’hui à la fois radical et plein d’espérance. On voit naître peu à peu chez nos collégiens de Quatrième A un sens de la responsabilité et de la camaraderie, voire de la fraternité, et une maturité politique.

 

Quatrième A (Lutte de classe) de Guillaume Cayet, mise en scène de Julia Vidit, création au Théâtre de La Manufacture, CDN Nancy (20 au 24 février 2024) et tournée en France.

 

 

 

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