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Love de Alexander Zeldin : un néoréalisme théâtral ?

© Sarah Lee – Janet Etuk (Emma)  et Luke Clarke (Dean) dans Love de Alexander Zeldin

 

                                  Love de Alexander Zeldin

                                    Un néoréalisme théâtral ?

 

                                                                                                                Par Chantal Boiron

 

 

Alexander Zeldin a 32 ans. Ce jeune Britannique vient de présenter aux Ateliers Berthier/Odéon, dans le cadre du Festival d’Automne, Love. Un spectacle coup de poing. Il en est l’auteur et le metteur en scène.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est la scénographie. L’espace scénique est « occupé » entièrement, et dans une approche réaliste. On est dans la salle commune d’un centre d’hébergement en Angleterre. Des chaises ont été installées sur le plateau, à cour et à jardin, dans une volonté de créer une proximité entre spectateurs et acteurs. Le théâtre restera éclairé tout au long de la représentation : quand il y a un noir, c’est uniquement pour marquer la fin d’une scène et le début de l’autre.

Alexander Zeldin montre une tranche de vie : une semaine ou deux, pas plus, d’un quotidien que partagent dans cette pièce commune des gens qui ont été expulsés de chez eux et des réfugiés : Barbara, une femme en fin de vie avec son fils Colin, un homme rustre et paumé ; un jeune couple, Emma qui attend un bébé et Dean, avec leurs deux enfants  Paige et Jason. Tharwa, une Soudanaise, fait de furtives apparitions pour téléphoner. Adnan, un Syrien, ne fera qu’un bref passage avec sa valise et son gros sac à dos. Dans la pièce, il y a une table, des chaises, un coin cuisine. Un peu plus loin, des toilettes, communes elles aussi : chacun apportant son rouleau de papier toilettes. Chaque chambre est occupée par une famille entière. L’intimité y est très relative. Quand les portes des chambres sont entr’ouvertes, on aperçoit des lits, du linge… Ces gens partagent un espace de vie peu confortable où il faut faire, à chaque instant, avec la promiscuité des autres. Le spectateur ne quitte jamais la pièce commune. Les personnages y entrent, en sortent mais le cadre découpé, fixé par Alexander Zeldin et la scénographe Natasha Jenkins, ne change jamais. On est dans un monde clos, dans une sorte d’enfermement. La seule ouverture sur le monde extérieur, c’est le vasistas du plafond d’où l’on aperçoit les feuilles d’un arbre qui volent au gré du vent.

Le jeune metteur en scène britannique ne dénonce rien. Il ne fait pas non plus dans le misérabilisme. Il montre les choses telles qu’il les voit, telles qu’elles sont dans leur banalité la plus évidente et la plus terrible : comme Dean a perdu les allocations chômage parce qu’il n’a pas pu pointer à Pôle Emploi le jour où lui et sa famille ont été expulsés de leur ancien logement, il n’a plus d’argent et tous les quatre, les enfants compris, mangent du riz. Personne ne proteste, ni se plaint. Quand Dean revient de la Banque alimentaire et qu’ils peuvent manger ce jour-là de la soupe chaude, on entend les culières dans les bols. Quand Colin veut laver les cheveux de sa mère dans l’évier, il utilise ce qui lui tombe sous la main : du produit vaisselle. Ces gens-là font « avec » la réalité qui est la leur. Pour écrire son texte, Alexandre Zeldin a recueilli des témoignages de familles en crise. Mais il ne s’agit pas de théâtre documentaire. On reste tout le temps dans la fiction. Faudrait-il alors parler de néoréalisme théâtral ?

Si la réalité que nous fait voir avec autant d’intensité Alexander Zeldin est terrible, il y a toutefois des moments de légèreté. Paige est encore une enfant, heureuse d’aller jouer au ballon avec son père et de décorer la salle avec des guirlandes de noël. Même si ça craque de partout, il y a de la dignité chez ces gens. Et de la délicatesse : Barbara offrant un petit collier à Paige, Tharwa et Adnar, tout joyeux de pouvoir parler ensemble en arabe. Chacun essaie de respecter autant qu’il le peut les règles tacites du « vivre ensemble » même s’il arrive qu’il y ait parfois des dérapages et des éclats de voix. On se dispute pour une tasse empruntée. Mais, aussitôt, on s’excuse. C’est incroyable le nombre de fois où l’on entend : « Excuse me »… « Sorry ». Ces gens-là passent leur temps à s’excuser. Ils savent les uns comme les autres qu’ils sont tous logés à même enseigne. Même contre l’administration, on ne se révolte jamais vraiment comme si on avait bien compris qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’accepter cette espèce de fatalité qui vous tombe dessus. Le seul que l’on devine en totale rébellion, c’est Jason. Un ado en crise qui se réfugie dans le rap et qui a parfois du mal à canaliser la violence qu’il y a en lui.

Les acteurs anglais sont tous formidables de vérité, de justesse. C’est aussi pour cette raison qu’on est autant pris aux tripes. Ils ne jouent pas. Ils sont. À côté des grands acteurs que sont Nick Holder (Colin) et Anna Calder-Marshall (Barbara), Alexander Zeldin a fait appel à des amateurs et à de ses anciens étudiants. Il a intitulé son spectacle Love. Non pas parce que le spectateur devrait éprouver une quelconque empathie pour les personnages. La question ne se pose même pas. C’est simplement parce qu’il y a de l’amour entre les personnages, de l’amour entre Carl et sa mère, de l’amour entre Emma et son mari, entre eux et leurs enfants. C’est l’amour qui leur permet de tenir le coup, de résister et de ne pas s’effondrer. À un moment, Emma, désespérée, demande à son mari : « Est-ce que tu crois qu’on va s’en sortir ? » Tout est dit.

En 2019, Alexander Zeldin reviendra en France, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, avec Beyond Caring, un spectacle un peu plus ancien que Love. À voir pour découvrir le parcours de ce jeune et talentueux Britannique.

 

Love de Alexander Zeldin aux Ateliers Berthier/Odéon/Théâtre de l’Europe (Festival d’Automne) (5-10/11/18)

Et du 14/11/18 au 16/11/18 à la Comédie de Valence -CDN Drôme-Ardèche

Beyond caring, au Théâtre de La Commune d’Aubervilliers : du 29/3 au 6/4 2019

 

 

 

Love de Alexander Zeldin aux Ateliers Berthier/Odéon/Théâtre de l’Europe (Festival d’Automne) (5-10/11/18)

Et du 14/11/18 au 16/11/18 à la Comédie de Valence -CDN Drôme-Ardèche

Beyond caring, au Théâtre de La Commune d’Aubervilliers : du 29/3 au 6/4 2019

 

Love de Alexander Zeldin aux Ateliers Berthier/Odéon/Théâtre de l’Europe (Festival d’Automne) (5-10/11/18)

Et du 14/11/18 au 16/11/18 à la Comédie de Valence -CDN Drôme-Ardèche

Beyond caring, au Théâtre de La Commune d’Aubervilliers : du 29/3 au 6/4 2019

 

 

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