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Rodrigo García, artiste libre

© Marc Ginot

Rodrigo García, artiste libre

Par Chantal Boiron

Fin décembre 2017, Rodrigo García quittera le Centre dramatique national de Montpellier dont il a démissionné, après l’avoir dirigé durant quatre ans : un mandat de 3 ans + 1an.
Empruntant à Nietzsche le titre de l’un de ses ouvrages, l’artiste hispano-argentin avait rebaptisé ce CDN « Humain trop humain », soit hTh : un nom en forme de manifeste qui prend tout son sens si l’on rappelle que Nietzsche avait dédié son livre aux « esprits libres », et plus particulièrement à Voltaire.

Esprit libre, Rodrigo García l’est pleinement. Libre et authentique. Donc, radical… Provocateur, diront d’aucuns.
Cette liberté, il l’a manifestée à Montpellier autant dans ses choix de programmation que dans ses spectacles. Il voulait que ce théâtre soit un lieu de création, le plus ouvert et le plus vivant possible. Pour lui, diriger une structure, c’est partager un outil avec des artistes qu’il choisit, qui l’accompagnent, et non pas uniquement réaliser, dans des conditions privilégiées, ses propres créations.
Écrivain, metteur en scène, plasticien, Rodrigo García a ouvert le lieu à d’autres disciplines artistiques. Son équipe a travaillé avec le FRAC Occitanie Montpellier pour organiser régulièrement des expositions d’art contemporain. Il y eut des projections de vidéos, des performances, au théâtre ou hors les murs… Des lectures gratuites, par exemple, sur la plage. On peut faire théâtre de tout, partout, et de toutes les manières.

© Marc Ginot. CDN de Montpellier « Humain trop humain »

Rodrigo García a même tenté de transformer le théâtre en une œuvre d’art à part entière, jusqu’aux toilettes dont les murs sont recouverts de tags faits par des spectateurs. En toute liberté, là encore. Cela peut faire sourire, paraître anecdotique, pourtant cela participe de la cohérence du projet : l’imaginaire, la créativité et l’humour étaient ici, partout, au pouvoir. Et, comme le Domaine de Grammont se trouve à la périphérie de Montpellier, c’était peut-être aussi une façon d’inviter le public à s’approprier ce lieu excentré, difficile d’accès quand on n’a pas de voiture : le tram n‘y passant pas.

Rodrigo García s’en va donc, mais non sans avoir réalisé à Montpellier une dernière création : Evel Knievel contre Macbeth – Na terra do finado Humberto (1), une pièce de théâtre qui est également, comme toujours avec lui, une œuvre plastique. C’est joué en espagnol et en anglais, surtitré en français. Cela se passe au Brésil, dans une végétation luxuriante, entre deux plages de Bahia, toutes proches, qu’on voit en vidéo : les personnages filmés pouvant au besoin dialoguer avec ceux sur scène.
Il y est question de deux personnages improbables : le cascadeur américain Evel Knievel (un casse-cou qui eut son heure de gloire dans les années 1970 et qui, depuis, est tombé dans les oubliettes), et Orson Welles jouant le rôle-titre de son film Macbeth : la scène du banquet où le fantôme de Banquo apparaît à Macbeth qui sombre dans la folie est projetée durant le spectacle.
Autres personnages inattendus qui interviennent dans la pièce : Lysias et Démosthène, deux grands orateurs de la Grèce antique, arrivés en clandestins au Brésil ! Il y est aussi question de Saint Augustin, de Mozart… Et surtout, on parle beaucoup « cuisine » !
On assistera au combat sans merci de deux vendeuses d’acarajé (les fameux beignets de Bahia), des pugnaces qui, avec leurs armures moyenâgeuses, sont comme des Don Quichotte aussi dérisoires que comiques, et tout droit sortis d’un jeu vidéo. Il y aura également tout un délire (sublime) sur l’escalope panée à travers le monde.

© Marc Ginot. Evel Knievel contre Macbeth – Na terra do finado Humberto

Comment mettre un ordre logique dans ce désordre voulu ? Et, faut-il le faire ? En tout cas, pas question de se référer au texte publié par Les Solitaires Intempestifs (2). L’ordre des séquences du spectacle ne correspond pas aux chapitres du livre.
Toujours chez Rodrigo García, il y a l’œuvre littéraire et l’œuvre scénique. L’écrivain… et l’artiste de plateau pour qui la gestuelle des interprètes, les images ont leur pleine signification et qui peut, jusqu’au bout, changer, réécrire sur scène. Libre, toujours.
À nous donc de reconstituer le puzzle en donnant libre cours à notre imagination. Encore un jeu… Décidemment, l’enfance a la part belle dans ce spectacle.
Alors, on retiendra des images magnifiques, et la poésie de l’écriture. On retiendra des moments très drôles mais aussi, une tristesse qui modère souvent et noircit le rire. On retiendra la musique légère d’un xylophone. Et, l’engagement total, la puissance des deux interprètes, Núria Lloansi et Inge Van Bruystegem, accompagnées du jeune Gabriel Ferreira Caldas.

Rodrigo García va quitter Montpellier. Une aventure s’achève. Trop tôt, sûrement. Il est évident qu’il aurait fallu plus de temps pour que Rodrigo García aille jusqu’au bout de son projet et que cette aventure artistique singulière trouve tout son sens. Il lui aurait fallu surtout plus de moyens. N’oublions pas que le CDN (déjà parmi les centres les moins subventionnés de France) avait subi une coupe budgétaire de 100000€ de l’Agglomération de Montpellier peu de temps après l’arrivée de Rodrigo García. Il aurait fallu aussi que Rodrigo García et son équipe aient le lieu qu’ils espéraient en centre-ville.

On ne peut s’empêcher de se demander pourquoi on nomme à la tête d’une structure un artiste, choisi sur un projet bien précis, et en toute connaissance de cause si, par la suite, on ne joue pas le jeu, si on ne l’accompagne pas, si on ne lui donne ni les moyens, ni les instruments pour aller jusqu’au bout de son projet.
Bon, c’est une autre histoire… Rodrigo García s’en va. Il redevient un artiste indépendant, travaillant avec sa compagnie. Libre, toujours.

1) En tournée : Théâtre Garonne à Toulouse (5-9/12/17) ; TEM-Teatre El Musical, Valencia : 27 et 28/1/2018 ; Théâtre Vidy à Lausanne : 15-18/3/18 ; Schaubühne à Berlin : 13-15/4/2018 ; Teatros del Canal à Madrid : 29 mai-2 juin 2018 ; Teatro Nacional Cervantes à Buenos Aires : 24-26/08/18 (à confirmer)
2) Evel Knievel contre Macbeth – Na terra do finado Humberto, suivi de 4 Une pièce concrète
Traduction de Christilla Vasserot – Éditions Les Solitaires Intempestifs, novembre 2017

À lire :
– Entretiens avec Rodrigo García et ses comédiens. Extraits en espagnol et en français (traduits par Christilla Vasserot) de sa pièce : Je préfère que ce soit Goya qui m’empêche de fermer l’œil plutôt que n’importe quel enfoiré / Prefiero que me quite el sueño Goya a que lo haga cualquier hijo de puta (I) In UBU- Scènes d’Europe/European Stages n°32 (juillet 2004)
Rodrigo García – In Théâtre Public n°220 (avril – juin 2016)

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