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Zig Zig de Laila Soliman

© Ruud Gielens

Zig Zig de Laila Soliman

Par Chantal Boiron

« Je ne comprends vraiment pas comment est-ce qu’on peut utiliser la partie la plus vulnérable du corps comme arme » s’interroge Laila Soliman dans Zig Zig (1), un spectacle que la jeune metteuse en scène égyptienne a créé en avril 2016 au Caire et qui, depuis, ne cesse de tourner à travers l’Europe. On a pu le voir en octobre (12-21/10/2017), au Nouveau théâtre de Montreuil, dans le cadre du Festival d’Automne.

C’est du théâtre documentaire. Laila Soliman a enquêté sur des événements qui se sont produits il y a près d’un siècle, lors de la Révolution égyptienne contre l’occupation britannique. Le 30 mars 1919, un train rempli de soldats anglais s’arrête à Nazlat al Shobak, petit village dans les environs de Giseh. Ils y commettront meurtres, pillages, incendies criminels… et viols. Zig Zig, c’est l’expression familière qu’utilisaient les militaires anglais pour parler de l’acte sexuel. Les paysannes de Nazlat al Shobak porteront plainte. Laila Soliman voulait faire entendre la voix de ces paysannes, les seules qui ont osé exiger réparation de la part des Anglais, alors que d’autres villages avaient été victimes des mêmes exactions. Ces femmes, l’ont-elle fait de leur plein gré ? Laila Soliman se pose la question.

© Ruud Gielens. Zig Zig de Laila Soliman

Au début du spectacle, la metteuse en scène procède à un rapide rappel historique : en 1919, après la Première Guerre mondiale, les Égyptiens, encore sous protectorat britannique, réclament leur indépendance. Sur un écran sont projetés certains des documents que Laila Soliman a retrouvés. Elle s’appuie sur des archives britanniques (300 pages) qui opposent les témoignages des paysannes égyptiennes aux déclarations des militaires anglais, la version des unes confrontée à celle des autres, lors du procès. Notons que seuls les documents en anglais ont été conservés et que l’on a donc perdu les paroles que ces femmes ont dites forcément en arabe, dans leur propre langue.
Il y a la brutalité des actes perpétrés par les soldats anglais à l’encontre de la population égyptienne. Il y a aussi la violence des interrogatoires et contre-interrogatoires de l’avocat militaire, une violence que subira chaque paysanne. Ce sont des femmes simples qui n’ont pas les mots pour se défendre. Il y a leur souffrance ; il y a leur pudeur, leur gêne. Comment oser dire, a fortiori devant un Tribunal d’Enquête Militaire, constitué d’hommes étrangers, ce qu’elles ont subi, comment elles ont été « déshonorées » ?

À un siècle de distance, cet épisode de l’histoire égyptienne résonne étonnamment avec l’actualité. Quelle que soit l’époque, quelles que soient les circonstances, il est toujours extrêmement difficile pour une femme victime d’un viol d’oser le dire et de se faire rendre justice. À l’issue du procès, les soldats anglais seront innocentés, les paroles des Égyptiennes considérées comme des « allégations mensongères ». On le sait depuis l’origine des temps : la raison du plus fort est toujours la meilleure.
Le spectacle de Laila Soliman a le mérite de restituer une mémoire oubliée, la trace fragile de ces paysannes qui auront été doublement des victimes.

© Ruud Gielens. Zig Zig de Laila Soliman

Pieds nus, en pantalon, les quatre actrices que Laila Soliman a choisies pour faire entendre les paroles des paysannes égyptiennes, se tiennent au départ derrière des tables de travail. Une lampe est posée sur chaque table. Une violoniste accompagne les quatre interprètes. Il y a une distance qui émane de cette scénographie à la fois minimaliste et rigoureuse. Il y a aussi la distance qui passe par le récit, dit à la première personne : c’est la réflexion à voix haute de Laila Soliman et c’est le fil conducteur qui relie les témoignages des paysannes. On peut parler, à ce propos, d’une choralité que l’on retrouve aussi bien dans le travail sur les voix que dans la gestuelle des interprètes : le travail chorégraphique apportant également une note d’humour, une autre distance par rapport à la tragédie et à la violence des faits.

1) 17 novembre 2017 au Théâtre du Merlan à Marseille ; 21-23 novembre 2017 au Théâtre Garonne à Toulouse ; 23 janvier 2018 à La Filature de Mulhouse.

À lire : un entretien entre Laila Soliman et Henri Julien, paru dans UBU Scènes d’Europe/European Stages n°60-61 : Le Caire sur scène/ Cairo on stage.

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