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Au Vieux-Colombier, vérités et mensonges du Troisième Reich…                                    

© TVC- Christophe Raynaud de Lage : L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard, mise en scène de Jean Bellorini, avec la troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Sébastien Chabauty

Au Vieux-Colombier, vérités et mensonges du Troisième Reich…                                    

Par Chantal Boiron

« Le monde a cédé au bluff ». Cette phrase qu’on entend dans L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, adapté et mis en scène par Jean Bellorini au Vieux-Colombier, avec la troupe de la Comédie-Française, résonne terriblement aujourd’hui.

Dans son livre, paru chez Actes Sud (Prix Goncourt 2017), Éric Vuillard analyse l’expansion du Troisième Reich dans les années 1930 et démontre comment l’Autriche a été annexée par Hitler en 1938 à force de mensonges et de manipulations, mais aussi dans la passivité ou la lâcheté des démocraties européennes.

Utilisant à la fois la technologie d’aujourd’hui et les moyens traditionnels que lui offre le plateau, Jean Bellorini réinvente une théâtralité fondée sur le masque et la musique, l’illusion et le burlesque. Cela commence dès qu’on pénètre dans la salle du Vieux-Colombier. On a d’abord l’impression que le metteur en scène a conçu un dispositif bi-frontal, ce qui est fréquent au Vieux-Colombier.  Mais, très vite, on s’aperçoit que c’est une erreur d’optique : ce que l’on voit en fait, c’est le reflet de la salle, avec ses gradins qui se remplissent peu à peu, dans un immense miroir posé à l’avant-scène. Ce miroir qu’on peut déplacer, bouger, faire monter ou descendre, est l’élément central de la scénographie de Véronique Chazal. Cela permet toutes sortes de jeux d’images qui re-découpent l’espace et ça nous plonge immédiatement dans le monde des apparences truquées, des fausses certitudes. Vérités et mensonges des années 1930, cette thématique est au cœur du spectacle. Mais, aujourd’hui encore, et plus que jamais, le monde cède au bluff, au culot d’hommes politiques corrompus et dangereux avec une complaisance coupable. On accepte pour réelles des informations fabriquées dont on sait parfaitement qu’elles sont fausses.  Avec ce théâtre-récit, Jean Bellorini signe l’un des spectacles les plus forts de la saison.

L’Ordre du jour est un spectacle choral. Et, on peut le dire, total. Les quatre interprètes (Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty) incarnent plusieurs personnages historiques dans une sorte de cabaret musical satirique où la gestuelle et les masques ont un rôle essentiel. Baptiste Chabauty, qui a écrit les musiques avec Sébastien Trouvé, constitue un petit orchestre à lui tout seul : il joue en live du xylophone, du tambour, du violoncelle, etc. On peut trouver chez Bellorini des influences de Karl Valentin avec son célèbre cabaret, mais encore d’Ariane Mnouchkine. D’ailleurs, il est important de noter que Choc et Mensonges, la Deuxième Époque 1918-1933 du spectacle du Théâtre du Soleil, Ici sont les Dragons, précède historiquement la période dont parle précisément L’Ordre du jour (1933-1938). Il faut absolument aller voir ces deux spectacles.

© TVC- Christophe Raynaud de Lage : L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard, mise en scène de Jean Bellorini, avec la troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Sébastien Chabauty

Nous sommes donc le 20 février 1933 à Berlin. Tandis qu’un technicien vérifie une ampoule au plafond, on entend Fliege mit mir in die Heimat, une célèbre chanson que Franz Winkler a composée en 1930 et qui est devenue en français, Étoile des neiges. La version originale est bien plus intéressante par rapport au spectacle puisqu’elle parle de la nostalgie d’un émigré autrichien envers sa « patrie ». Cette chanson reviendra à d’autres moments du spectacle, comme un refrain à la fois ironique et mélancolique. Ce 20 février 1933, vingt-quatre chefs d’entreprise allemands, représentant les plus gros financiers du pays (Allianz, Bayer, Krupp, Opel, Siemens, Telefunken…), s’apprêtent à rencontrer secrètement Göring, président du Reichstag et Adolf Hitler, le nouveau chancelier. En effet, des élections doivent avoir lieu le 5 mars 1933 et le parti nazi a besoin urgemment d’argent pour sa propagande.

Vingt-quatre paires de chaussures noires, impeccablement cirées et lustrées, sont alignées sur le parquet qui recouvre la scène. On y verra un signe satirique de la discipline germanique. Et, de la sujétion de ces vingt-quatre industriels au nazisme. Les quatre comédiens, grimés de blanc, ont enfilé des grosses têtes de carnaval caricaturant Gustav Krupp, Fritz von Opel, et d’autres.  Lorsque Göring fait son entrée, il porte une tête encore plus énorme. Idem pour Hitler, interprété par Julie Sicard. Voilà qui suffit à indiquer les rapports de pouvoir. Quand il sera temps de « passer à la caisse », la grosse tête de Göring servira à collecter les oboles des industriels allemands comme le panier de quête qu’on passe entre les rangs des fidèles à la fin de la messe. Mais là, les fonds récoltés atteignent trois millions de marks. Rappelons que ces industriels ont participé à l’effort de guerre de l’Allemagne, qu’ils ont joué un rôle déterminant dans l’exercice du pouvoir nazi. Certains, comme les Krupp, ont réquisitionné, exploité dans leurs usines des prisonniers des camps de concentration. Rappelons aussi, que malgré les accusations de crimes contre l’humanité et les procès après la guerre, beaucoup de ces entreprises existent encore aujourd’hui. À la fin de la réunion, quand tous s’en vont, on assiste à un ballet des chaussures qui glissent avec une synchronie parfaite sur le parquet.

© TVC- Christophe Raynaud de Lage : L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard, mise en scène de Jean Bellorini, avec la troupe de la Comédie-Française : Jérémy Lopez 

Le spectacle de Jean Bellorini est comme construit comme une succession de saynètes, de petits sketchs ou de numéros de cabaret auxquels le récit de Éric Vuillard apporte une continuité chronologique et historique. On assiste, chaque fois, à un moment inattendu et significatif de la montée inexorable du nazisme. Par exemple, le drôle de séjour à la neige de Kurt Schuschnigg, le chancelier autrichien, convoqué par Hitler, à Berchtesgaden. Voilà Jérémie Lopez en tenue de ski de l’époque, avec un anorak et des chaussettes rouges qui en font une sorte de clown loufoque. L’invitation sera un piège et marquera la première étape de l’Anschluss. Sur le plateau, de vieux téléphones fixes ‘chauffent’. Ils sonnent et sont raccrochés en même temps. Il y a une espèce de suspens même si l’on connaît la fin de l’histoire.

Autre scène complètement surréaliste et pourtant véridique :  le 12 mars 1938, Ribbentrop, ex-ambassadeur d’Allemagne à Londres, déjeune à Downing Street, invité par les Chamberlain, avant de regagner son pays. Or, Ribbentrop fait traîner le repas d’adieux, bavarde, parle de tennis et d’autre choses aussi anecdotiques parce que justement, au même moment, Hitler et l’armée allemande envahissent l’Autriche, en totale violation du droit international. Et Chamberlain, trop poli ou trop complaisant, ne l’interrompra jamais. Laurent Stocker qui joue Ribbentrop est en tenue de tennis, raquette à la main. C’est à la fois comique et terrible.

© TVC- Christophe Raynaud de Lage : L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard, mise en scène de Jean Bellorini, avec la troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker. 

Tout aussi sidérante, la scène des panzers allemands qui tombent en panne les uns après les autres. La gestuelle grotesque de Hitler, hystérique et furieux d’être bloqué sur la route, fait penser, bien sûr, au Dictateur de Charlie Chaplin. Mais, les images filmées de la foule des Autrichiens qui l’acclament deux jours plus tard, place des Héros à Vienne, alors que l’annexion de l’Autriche s’est faite sans la moindre opposition, ni le moindre combat, nous ramènent brutalement à la réalité historique. À moins que les applaudissements aient été rajoutés par la propagande nazie…

En regardant rétrospectivement les événements, quand on connaît la tragédie que fut la Seconde Guerre mondiale, on a dû mal à réaliser qu’il y eut toute cette succession de lâchetés, de compromissions, d’intimidations et de mystifications grotesques et qu’on aurait pu, peut-être, l’éviter.  Par-delà le plaisir du théâtre, L’Ordre du jour nous incite aussi à faire un travail de mémoire et de lucidité.

L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard, mise en scène de Jean Bellorini avec la troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty. Créé au Théâtre du Vieux-Colombier (25 mars – 3 mai 2026)

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