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À l’ENSATT, une utopie gramscienne

© Jean-Louis Fernandez : Monde grand(Vie et mort d’Antonio Gramsci) de Nathalie Garraud et d’Olivier Saccomano avec la 85ème promotion de l’ENSATT 

À l’ENSATT, une utopie gramscienne

Par Chantal Boiron

Monde grand (Vie et mort d’Antonio Gramsci) que Nathalie Garraud et d’Olivier Saccomano ont créé, à Lyon en juin dernier, avec les élèves de la 85ème promotion de l’ENSATT (ils en étaient le parrain et la marraine), a la force d’une utopie. C’est un beau défi que d’avoir confronté des jeunes gens, durant les trois années que durait leur cursus, à l’œuvre et au destin d’Antonio Gramsci, de leur avoir fait découvrir un des grands penseurs révolutionnaires italiens, membre fondateur du PCI (Parti communiste italien), une des figures majeures de la résistance au fascisme. De les avoir plongés dans une période trouble et marquante de l’histoire de l’Europe, qui n’est pas sans rappeler notre époque.

Olivier Saccomano et Nathalie Garraud ont signé, selon le mode de fonctionnement habituel de leur binôme, l’un l’écriture et l’autre, la mise en scène. La création eut lieu dans les murs de l’ENSATT du 2 au 11 juin 2026. Le spectacle durant 3h30 avec entracte, il s’agit d’une véritable traversée qui commence lorsque Antonio Gramsci, jeune boursier originaire de Sardaigne, débarque à Turin, la grande ville industrielle italienne, pour y poursuivre des études supérieures. Elle s’achève au moment de son arrestation, alors que Mussolini et les fascistes prennent le pouvoir en Italie. L’ENSATT étant une école supérieure pluridisciplinaire, ce spectacle de fin d’études a été conçu, réalisé avec l’ensemble des élèves de la promotion : jeu, scénographie, costumes, lumières… La Troupe Associée du Théâtre des 13 vents à Montpellier, que dirigent encore Nathalie Garraud et Olivier Saccomano (1), s’était jointe à leur groupe.

© Jean-Louis Fernandez : Monde grand(Vie et mort d’Antonio Gramsci) de Nathalie Garraud et d’Olivier Saccomano avec la 85ème promotion de l’ENSATT 

Élise Dollé et Laure Utrilla ont imaginé une scénographie évolutive et mobile qui, au départ, pourrait représenter une bibliothèque universitaire avec des tables de travail, des étagères sur roulettes pleines de livres et de dossiers, des cartons, des accessoires.  Un lieu de travail pour une vie de combat.  Et, une épopée théâtrale réalisée avec des moyens élémentaires et beaucoup d’inventivité. De liberté, aussi. Assis autour des tables, les comédiens et comédiennes sont à la recherche de ce qui pourrait être le point de départ de leur spectacle. Tout au long de la représentation, on assistera à ces allers-retours entre d’une part le récit sur Gramsci qu’ils retracent et jouent pour nous et, d’autre part, leurs propres recherches, leurs propres commentaires. Cela crée une dialectique entre le présent et l’Histoire. Cela apporte aussi un peu de légèreté dans un propos politique intense et une distanciation dans le jeu. Une date va très vite s’imposer au groupe parce que, précisément, elle fait écho à aujourd’hui, à ici et maintenant. En effet, en janvier 1926, il y a tout juste cent ans, Gramsci se trouvait à Lyon pour le 3ème congrès du PCI en exil.  À la fin, cette date leur permettra également de « boucler la boucle » puisque Gramsci sera arrêté par la police de Mussolini, un an après ce voyage clandestin en France.

La première partie est la plus longue et la plus dense, notamment du point de vue historique. Quand Gramsci arrive à Turin en 1911, l’Italie n’existe que depuis une cinquantaine d’années. Il a 21 ans. Il est boursier. C’est un étudiant brillant mais pauvre, malade et isolé. Dans cette ville riche et moderne du Nord de l’Italie, on le considère comme débarqué d’une province arriérée du Sud. Les jeunes interprètes déplacent les tables, occupent l’espace, recomposent la scénographie. Toutes et tous vont incarner la multitude des personnages. Les séquences s’enchaînent très vite. Les changements se font à vue. Les élèves de l’ENSATT ne se livrent pas uniquement à une « étude désintéressée » de la vie et de l’œuvre de Gramsci (sa prise de conscience des luttes du prolétariat, son militantisme, ses publications dans les journaux socialistes puis communistes, ses désaccords et ses « disputes » au sens philosophique du terme avec ses camarades Palmiro Togliatti, Angelo Tasca, Umberto Terracini) mais ils s’intéressent aussi aux événements et mutations qui vont marquer l’Italie et le reste de l’Europe. Le 20 juin 1914, l’assassinat de l’héritier de l’empire austro-hongrois provoque deux mois plus tard la première guerre mondiale. Quand, en 1915, l’Italie entre en guerre, Gramsci qui est malade n’est pas mobilisé contrairement à ses camarades. Le bruit des canons gronde. Les hommes étant partis au front, les femmes sont amenées à les remplacer dans les usines. La guerre les conduira à une prise de conscience et à s’engager politiquement. Cette fresque gramscienne nous raconte aussi, d’une certaine manière, l’histoire du féminisme en Italie.

L’ironie, on pourrait même dire la fantaisie sont toujours présentes dans l’écriture d’Olivier Saccomano. Voilà que les notes de bas de page deviennent des personnages de théâtre à part entière. Elles discutent, commentent, argumentent, bref, elles mettent leur grain de sel. L’ouvrage de référence du spectacle, nous apprend l’une d’elles, c’est L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci de Jean-Claude Zancarini et Romain Descendre qui, « étonnante coïncidence » travaillent depuis dix ans à Lyon, dans une autre école. Tout devient matière à jeu. C’est en permanence le théâtre dans le théâtre. Dans un coin du plateau, on reconstituera en miniature la chambre de Gramsci en 1918. De même on reproduira sur une table la scène finale d’Une maison de poupée entre Nora et Horvald. Gramsci, en effet, a vu la pièce d’Ibsen au Théâtre Carignano. Surpris par les réactions des spectateurs, il explique à des ouvrières le sens politique du départ de Nora et ce que révèlent les réticences des bourgeois de Turin.

© Jean-Louis Fernandez : Monde grand(Vie et mort d’Antonio Gramsci) de Nathalie Garraud et d’Olivier Saccomano avec la 85ème promotion de l’ENSATT 

En 1917, c’est le coup de tonnerre en Russie de la Révolution bolchévique. On aperçoit la silhouette de Lénine avec sa casquette et son manteau noir, agitant un immense drapeau rouge.  Le 11 novembre 1918, c’est la fin de la Première Guerre mondiale qui aura fait vingt millions de morts. Gramsci est devenu secrétaire de rédaction de L’Ordine Nuovo, le journal d’un groupe de culture socialiste turinois. Autour des tables, on fume. On débat. C’est la bataille des idées. Des grèves éclatent chez Fiat, chez Olivetti etc. Une scène, traitée sur le ton de la farce, montre un congrès organisé par les grands industriels (Olivetti et les autres) dans un restaurant chic de Turin. C’est très drôle quand ces hommes d’affaires, avec leurs gros cigares, se mettent à vouloir inventer un logo publicitaire. Pendant leurs discours, on entend des chants révolutionnaires italiens, des chants de liberté. La complexité, la dialectique du monde réel reste omniprésente. Le 14 avril, c’est la grève générale qui, après Turin, gagne Gênes, Milan… Les industriels finiront par négocier avec les socialistes. Quelques mois plus tard, autour de la table, les grévistes ont pris leur place. Et les cigarettes ont remplacé les cigares. La première partie se termine le 31 décembre 1920, la veille de la création du PCI.

Après l’entracte, nous voilà de retour à Lyon, de nos jours. Les acteurs et les actrices se tiennent parmi le public comme pour mieux le haranguer, le prendre à partie. Le 1er janvier 2021, la naissance du Parti communiste italien est officialisée dans un vieux théâtre de Livourne. Des rideaux rouges encadrent le plateau. Mais, parallèlement, Mussolini s’impose lui aussi dans le paysage politique italien. Délégué du PCI, Gramsci ira à Moscou assister au 4ème Congrès de l’Internationale communiste. Les interprètes ont regagné le plateau. Et, le départ de Gramsci pour la Russie donne lieu à une joyeuse chorégraphie des valises qu’on se passe de main en main. On entend le roulement du train. Il y a toujours, dans la mise en scène de Nathalie Garraud, des petits indices sonores ou autres qui font exploser l’espace et le temps. En Russie, les militantes italiennes découvrent les droits acquis par les femmes. La pensée féministe continue de progresser. En Russie, Gramsci rencontre Eugenia Schucht et sa sœur Giulia, qui deviendra la mère de ses deux fils. En 1922, il a une entrevue secrète avec Lénine. Pendant ce temps, en Italie, c’est l’irréductible montée du fascisme. Élu député communiste, Gramsci peut rentrer en Italie. Cette fois, il s’installe à Rome. Le ballet des valises recommence mais en sens inverse. Les Thèses de Lyon, qu’il a rédigées avec Togliatti, sont largement approuvées au 3ème congrès du PCI, organisé à Lyon en janvier 1926. Gramsci est devenu un leader politique. Au Parlement italien, à Rome, il s’oppose violemment à Mussolini. Le nouveau journal qu’il a créé, l’Unità, est interdit. Et, malgré son immunité parlementaire, lui-même sera arrêté le 8 novembre 2026. En prison, Gramsci poursuivra son combat à travers ses écrits, jusqu’à sa mort. Pour son fils, il rêvait « d’un monde libre et beau » … Pour les élèves de l’ENSATT, cette traversée gramscienne aura été une magnifique expérience théâtrale et de vie.

Atelier de création dirigé par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, et la troupe du Théâtre des 13 Vents : Florian Onnéin, Conchita Paz, Lorie-Joy Ramanaïdou, Charly ToJerwitz.

Équipe de création : Elise Dollé et Laure Utrilla (scénographie), Valenne Durand et Mahë Foubert (costumes) ; Carla Gorieu Durocher et Emma Vernay (lumières) ; Léonore Fourré (son), Elio J Bernard de Courville (assistanat mise en scène) ; Baratunde Ba Muhoya Ali, Tara Berthier, MyeJe Gravier, Cassiopée Lamain, Zoé Millet, Noam Mouhib, Adrie Pineaud, Basile Pouthé, Mathilde Riu, Nathan Saraga-Morais et Léonor Vanryssel (jeu)

1) Le 1er janvier 2027, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano prendront la direction du Théâtre de Gennevilliers, succédant à Daniel Janneteau.

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