© Christophe Raynaud de Lage : Camille de la Guillonnière et Clara Mayer dans Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada, mise en scène de Jean Bellorini
Une petite affaire : la résistance des petites gens
Par Chantal Boiron
Avec Une Petite affaire, son adaptation très dense, très ramassée du roman de Hans Fallada, Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein,) Jean Bellorini poursuit, pour sa dernière création en tant que directeur du TNP, la réflexion qu’il avait amorcée, le printemps dernier, dans L’Ordre du jour, d’après le roman d’Éric Vuillard, au Théâtre du Vieux-Colombier, avec la troupe de la Comédie-Française Pour lui, les deux spectacles, qui se passent en Allemagne au début des années 1940, alors qu’Hitler a pris le pouvoir et que les armées du Troisième Reich ont envahi l’Europe, forment un diptyque.
Dans L’Ordre du jour, les protagonistes étaient des dignitaires du régime nazi, de grands industriels allemands et des responsables politiques de démocraties occidentales. C’étaient Hitler, Göring, aussi bien que Chamberlain… (à lire sur le Site d’UBU : https://ubu-apite.org/au-vieux-colombier-verites-et-mensonges-du-troisieme-reich/)
En revanche, dans Une petite affaire, ce sont de petites gens, des anonymes. En effet, Hans Fallada situe son roman (publié en 1947 à Berlin-Est) dans un immeuble modeste de la rue Jablonski, à Berlin, où vivent et se côtoient aussi bien des partisans du régime nazi que des gens qui s’y opposent ou encore des Juifs qui vivent dans la terreur d’être arrêtés et déportés. Pour l’écrire, il s’est appuyé sur des faits réels, sur des documents provenant de la Gestapo. Primo Levi a dit de Seul dans Berlin que c’était « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».
Depuis sa parution, le roman de Hans Fallada a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques dont celle de Vincent Perez en 2016. Luk Perceval en a fait une adaptation scénique pour le Thalia Theater de Hambourg.

© Christophe Raynaud de Lage : Camille de la Guillonnière, Clara Mayer et Jacques Hadjaje dans Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada, mise en scène de Jean Bellorini
Deux êtres perdus dans une architecture gigantesque…
Jean Bellorini a construit son spectacle (relativement court, une heure trente) autour de la rébellion, le procès et la mort tragique des deux principaux personnages de Hans Fallada, Otto et Anna Quangel, inspirés de l’histoire véridique d’Otto et de Elise Hampel. Lui est contremaître. Elle, une femme au foyer. Bouleversés par la nouvelle de la mort de leur fils Ottochen, tué que le front français, ils prennent soudain conscience de la menace que fait peser Hitler sur leur pays et sur le monde. Otto, qui veut réveiller, alerter le plus de gens autour d’eux, décide de faire des petites cartes dénonçant la folie nazie. Avec Anna, ils iront les distribuer dans les cages d’escalier des immeubles de Berlin. Un acte de résistance ordinaire : « … Peu ou beaucoup, personne ne pouvait risquer plus que sa vie. Chacun selon ses forces et ses dispositions – l’essentiel étant : résister ». Dénoncés, ils seront arrêtés.
L’adaptation de Jean Bellorini, qu’il cosigne avec Florence Guignard, ainsi que Camille de La Guillonnière et Clara Mayer, les deux interprètes d’Otto et d’Anna Quangel, est structurée comme le synopsis d’un film et constituée de courtes séquences d’un récit, avec des propos rapportés qui génèrent de la distance par rapport à la violence des faits. On parle toujours d’eux à la troisième personne : Anna et Otto, il ou elle. Et, chacune de ces séquences est titrée : « La Poste apporte une mauvaise nouvelle », « la première carte est écrite », « L’Audience principale 1 : Retrouvailles, La Cellule – Le Petit Tube de verre… »
Ce qui est frappant, quand on a vu auparavant L’Ordre du jour, c’est le contraste entre les deux spectacles. Alors que dans Une petite affaire, il n’y a que deux personnages sur scène, Otto et Hanna Quangel, la scénographie de Fanny Brouste est très imposante, écrasante même, à l’image de l’architecture aryenne aux formes géométriques strictes et aux proportions gigantesques, conçue pour dominer les gens. C’est aussi une évocation du Tribunal du Peuple où tant d’opposants au régime nazi furent condamnés à mort. Plus tard, ce sera la prison de Plötzensee où le couple sera enfermé et exécuté. Une autre machine à tuer. Quant à Jacques Hadjaje, qui joue le Président Feisler (inspiré de Roland Freisler, le véritable Président du sinistre tribunal populaire berlinois), il est assis dans la salle, parmi les spectateurs. L’autre différence avec L’Ordre du jour, c’est qu’il n’y a pas ici de place pour le rire, ni pour la farce. On est dans le tragique. Et, seuls les faits importent. Et, ils sont terribles. L’émotion, on la ressent dans les non-dits, dans les drames que l’on devine, dans le jeu de Camille de La Guillonière et de Clara Mayer.
Au début, quand ils apprennent la mort de leur fils, ils sont tout près l’un de l’autre, assis à une petite table d’école. Dignes et unis dans leur malheur. Derrière eux, se dresse une immense toile géométrique, une abstraction polyphonique dans les gris et bleus, un peu à la manière des Carrés Magiques de Paul Klee. Les lumières de Jean Bellorini contribuent fortement à la transformation de ce grand décor mobile, qui se reconstruit en fonction des nouveaux espaces, qui les redessine. Au moment où le mari et la femme reçoivent la nouvelle qui les anéantit, la lumière éclaire la salle et le public. Et quand elle s’éteint, elle semble alors resurgir à travers l’immense toile comme à travers un vitrail.
Il faut encore parler du travail très précis sur les sons et la musique de Clément Griffault. Par exemple, ce sont des bruits de pas qu’on entend dans le tribunal. Ou quelques notes d’un violon… Plus tard, on entendra des aboiements d’un chien… Puis des bruits d’avions etc. L’environnement sonore est toujours fondamental chez Jean Bellorini. Et la musique, bien sûr ! Il y a toujours un petit orchestre sur scène, des instrumentistes qui jouent en live. Cette fois-ci, ce sont trois trombonistes (Tanguy Boisseranc, Joël Castaingts, Lill Soletti ) qui font de ce spectacle comme un opéra de chambre.

© Christophe Raynaud de Lage : Camille de la Guillonnière et Clara Mayer dans Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada, mise en scène de Jean Bellorini
Ensemble par de-là la séparation et la mort
Lorsqu’on retrouve Otto et Anna au tribunal, malgré ce décor qui semble vouloir les rapetisser de plus en plus, les broyer, on reste dans l’intimité de leurs personnages, dans leur intériorité. Même lorsqu’on les oblige lors du procès à s’éloigner l’un de l’autre, même lorsqu’à la prison, ils sont définitivement séparés, chacun enfermé dans sa cellule, pour nous, ils sont ensemble. C’est ce qui fait leur force. L’acte de résistance de ces gens ordinaires, des petits vieux, des êtres insignifiants, face au pouvoir nazi, est d’une force inouïe. Certes, sur les 285 cartes qu’ils ont fabriquées et déposées dans les cages d’escalier mal éclairées des immeubles berlinois, seulement dix-sept n’ont pas été récupérées par la Gestapo : « Vous n’êtes parvenus à rien » leur crie-t-on ironiquement. Pas si sûr… Quand justement le Président lit quelques-unes de leurs cartes depuis la salle éclairée, les mots simples qu’ils ont écrits nous impressionnent encore par leur lucidité et leur courage.
Et, Fallada nous pose la question de la liberté ou pas de choisir sa mort. Il leur sera remis, à tous les deux, à Otto et à Anna, une capsule de cyanure pour pouvoir mourir sans souffrir, à l’instant où ils le décideront. Mais ni l’un, ni l’autre n’aura recours à ce petit tube de verre, symbole de leur possible délivrance… Une « terrible curiosité » chez Otto ? L’espoir de revoir un jour son mari pour Anna ? Ou qui sait, une volonté inconsciente de dire « non » jusqu’au bout ? Le choix inexprimé d’une autre liberté ? Otto sera guillotiné. Anna trouvera la mort dans le bombardement de la prison par les alliés. Après la mort d’Otto, les trombonistes jouent en live. Et quand l’obus frappe la prison d’Anna, ils sont toujours là. Quelque part, Otto et Anna se sont enfin retrouvés : « En tous les cas, elle se trouve-là où il se trouve lui aussi. Où que cela puisse bien être. »
La Comédie-Française devrait reprogrammer au Vieux-Colombier L’Ordre du jour en 2027. Jean Bellorini espère également pouvoir reprendre alors Une petite affaire dans une autre salle parisienne, pour qu’on puisse voir le diptyque dans son ensemble même moment, pour que cela ait encore plus de sens. Nous aussi.
Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada, traduction de Laurence Courtois, mise en scène de Jean Bellorini , avec Jacques Hadjaje, Camille de la Guillonière et Clara Mayer – : Création au TNP de Villeurbanne (29 septembre-17 octobre 2026)
Seul dans Berlin de Hans Fallada, traduction de Laurence Courtois est paru aux Éditions Gallimard.