© Christophe Raynaud de Lage : Vincent Dissez dans Le Projet Barthes, mise en scène de Sylvain Maurice
Le Projet Barthes ou le plaisir du texte…
Par Chantal Boiron
Avec Le Projet Barthes, le metteur en scène Sylvain Maurice et le comédien Vincent Dissez nous font durant une heure oublier les tumultes et les angoisses de l’actualité, et prendre un peu distance pour réfléchir à des questions plus existentielles. Entre décembre 1979 et février 1980, chaque samedi, Roland Barthes fait un séminaire au Collège de France sur La Préparation du Roman. Ce seront ses derniers cours. Le 25 février 1980, alors qu’il se rend justement au Collège de France, il est renversé par une camionnette en traversant le rue des Écoles. Il meurt un mois plus tard, à 64 ans. Dès lors, on peut voir dans La Préparation du Roman une parole testamentaire. Mais aussi, et c’est ce que l’on ressent fortement en voyant l’adaptation scénique, dense et percutante, que nous en proposent Sylvain Maurice et Vincent Dissez, une magnifique leçon de vie. C’est brillant, drôle et bouleversant car Roland Barthes multiplie les digressions et mêle sans cesse à sa réflexion philosophique des exemples qu’il tire d’expériences personnelles. On pénètre alors dans une forme d’intimité qui nous touche profondément.
La scénographie est très simple : sur un sol blanc, une table blanche sur laquelle sont posés des textes et différents objets quotidiens, et une chaise rouge. Quelques mots d’introduction où Barthes fait allusion à une étudiante roumaine absente, à qui il faudra faire passer les notes du cours, suffisent à nous plonger dans l’ambiance studieuse, fervente de ses séminaires au Collège de France. De temps à autre, on entend, très discrets, des bruits de frappe sur une machine à écrire, des fragments de voix, des notes de musique, son autre passion.
Sous prétexte d’un roman qu’il voudrait écrire, Roland Barthes analyse les liens complexes et mystérieux qu’il y a entre la littérature et la vie. Le point de départ, c’est le premier vers de La Divine Comédie où Dante fait allusion au « milieu du chemin de notre vie ». Si pour Dante, ce serait vers trente-cinq ans, selon Barthes, « le milieu de la vie n’est pas mathématique ». Et, pour étayer sa thèse, l’auteur des Mythologies, qui s’est toujours intéressé aux arts populaires, va chercher un exemple dans la chanson française. Le milieu de de la vie pour Jacques Brel, explique-t-il, c’est quand, se sachant condamné par la maladie, il décide de tout plaquer et d’aller vivre dans les îles Marquises. Ce départ marque son choix d’une nouvelle vie, d’une Nova Vita, comme disait Dante. Roland Barthes nous confie que le milieu de sa propre vie serait également une tragédie, le deuil d’un être proche. Il ne le précise pas mais on sait qu’il s’agit du décès de sa mère en 1977, soit trois ans avant sa propre mort. Parce que, justement, elle se mêle à l’intime, sa réflexion littéraire prend le ton de la confidence. C’est ce qui donne à La Préparation du roman quelque chose d’unique qu’on retrouve comme une évidence dans l’interprétation de Vincent Dissez. Il ne joue pas. Il est Roland Barthes, ce professeur, vêtu de façon ordinaire avec son pull, qui nous parle, ou plutôt qui semble réfléchir à voix haute devant nous, comme si l’on assistait à la construction de sa pensée. Il y a chez Vincent Dissez une sorte d’humilité que l’on se plaît à imaginer être celle de Roland Barthes face à son public. C’est comme si ce grand essayiste, ce grand philosophe était d’abord un homme qui se pose à lui-même des questions sur ce que c’est que vivre et écrire, et qui nous les fait partager. On est loin d’un cours ex cathedra. Le voilà qui puise dans ses souvenirs d’enfance pour évoquer une vieille couturière à domicile ou pour parler des femmes de sa famille qui, autrefois, posaient sur leur bas un doigt avec un peu de salive afin de stopper la maille qui filait. Ce sont comme des petites scènes qu’il recrée pour nous. Barthes était un merveilleux conteur de la vie quotidienne. Et, avec Vincent Dissez, il a trouvé l’interprète qu’il lui fallait.

© Christophe Raynaud de Lage : Vincent Dissez dans Le Projet Barthes, mise en scène de Sylvain Maurice
Barthes parle comme un amoureux des écrivains qui ont dû l’accompagner tout au long de sa vie : Pascal, Rousseau, Tolstoï, Châteaubriand, Kafka, Proust, Mallarmé … Son érudition littéraire éclate à chacune de ses phrases, mais il y a aussi son humour qui perce dans ses comparaisons et ses citations. Ainsi, de « la marinade » flaubertienne quand il nous explique que la Vita Nova, pour l’auteur de Madame Bovary, ce serait justement sa conversion littéraire vers « une nouvelle écriture ». Pour parler des multiples « détours » de Proust dans La Recherche du temps perdu, il évoque le « marcottage », une technique de bouture qu’utilisent les jardiniers. Ou bien, il compare ses incessants rajouts à l’huile que l’on rajoute au fur et à mesure quand on fait une mayonnaise.
Et, il nous aide même à percevoir le secret de ce chef-d’œuvre quand il nous fait remarquer qu’à la fin de La Recherche, Proust explique pourquoi il a décidé d’écrire, de « faire comme si ». On se dit que, pour vraiment comprendre le mystère de cette œuvre, il faudrait pouvoir la lire en commençant par la dernière phrase du dernier volume pour remonter jusqu’à la toute première phrase d’Un amour de Swann… Remonter le temps « retrouvé ». L’un des moments les plus bouleversants du spectacle, c’est quand il analyse comment Proust raconte la mort de sa grand-mère, en nous faisant vivre au présent chacune des « étapes du mourir » de la vieille femme. Par exemple, quand Françoise lui peigne les cheveux : « Le présent est vivant. Pas l’actuel » nous dit Barthes. Et, il y a forcément pour lui un lien très fort avec le décès de sa mère.
Le spectacle s’achève sur un doute. Pour Barthes, il n’est pas certain qu’il écrira ce roman qui marquerait pour lui une Nova Vita. Une renaissance ?… Peu importe. Ce qui compte, c’est cet infini « plaisir du texte» que Vincent Dissez a su merveilleusement nous faire partager.
Le Projet Barthes : création au Théâtre de L’Échangeur à Bagnolet du 11 au 21 mars 2026. Le spectacle se jouera au Théâtre du Train Bleu cet été, pendant tout le festival d’Avignon Off (4-23 juillet 2026)