© Jean-Louis Fernandez : Catherine Frot dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène de Marc Paquien
Catherine Frot : l’hymne à la vie de Winnie
Par Chantal Boiron
Entre Catherine Frot et Winnie, c’est une longue histoire. Après une première version qu’elle avait faite déjà avec Marc Paquien il y a quatorze ans, la comédienne le retrouve pour sa nouvelle mise en scène de Oh les beaux jours, aux Bouffes Parisiens.
Catherine Frot est une Winnie enjouée et mélancolique, qui aime passionnément la vie. Depuis que Madeleine Renaud a créé le personnage de Beckett, sous la direction de Roger Blin, chaque grande comédienne, qui s’empare du rôle, nous fait découvrir quelque chose de Winnie que l’on n’avait pas encore vu. C’est leur talent et c’est la marque des grands textes de théâtre. On ne finira jamais d’en faire le tour. La performance des actrices est d’autant plus remarquable que, durant tout son monologue, c’est-à-dire durant toute la pièce, Winnie ne bouge pas. Figée à jamais à l’intérieur de son monticule, elle s’enfonce inexorablement dans la terre. Par-delà cette immobilité que l’écrivain irlandais impose à son personnage, par-delà l’absurdité de la situation, Catherine Frot apporte à Winnie quelque chose de charnel, de sensuel que l’on voit rarement et que souhaitait pourtant Beckett quand on le lit attentivement : « … De beaux restes » précise-t-il dans une de ses didascalies. La Winnie de Catherine Frot est une battante. Lucide, elle sait pertinemment ce qui l’attend. Elle l’anticipe et l’accepte à sa façon: « Pas me plaindre…. Dois pas me plaindre » dit-elle, avec un sourire. La gaieté dont fait preuve la comédienne, une gaieté contagieuse, résonne comme un manifeste pour la vie. C’est « son » hymne à la vie : « Oh le beau jour encore que ça va être ». Chaque petite chose qui est un signe de vie, voire la plus minuscule des créatures, l’intéresse, l’enthousiasme. Elle s’extasie en apercevant une fourmi « vivante ». On peut même voir dans ses petits rituels quotidiens, dans l’organisation méthodique de sa journée depuis l’instant où elle se brosse les dents une forme de résistance. Winnie a ses affaires sous la main, dans un sac fourre-tout, posé près d’elle. Coquette, elle se remet du rouge à lèvres avec soin, se recoiffe, aime à se regarder dans son miroir. Catherine Frot en fait une hédoniste qui savoure chaque instant.
© Jean-Louis Fernandez : Catherine Frot dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène de Marc Paquien
Dans la première partie, alors qu’elle n’est encore enterrée que jusqu’à la taille, on voit qu’elle porte une robe élégante et son fameux petit collier de perles. Parée comme pour aller au bal. La philosophie de la Winnie de Catherine Frot : faire semblant de croire au bonheur pour ne pas désespérer. Ne pas sombrer. Pour preuve, le petit révolver qu’elle garde précieusement près d’elle. Notons que, dans cette nouvelle mise en scène de Marc Paquien, le corps de Winnie n’est pas enterré sous un monticule de terre, comme on s’y attendrait. Non, avec la scénographie de Richard Peduzzi, Catherine Frot nous apparaît au milieu d’un immense et magnifique tissu dont la couleur change sous les lumières de Dominique Bruguière, ce qui apporte une forme de théâtralité. Et, il y a comme une part de mystère dans les éclairages de Dominique Bruguière, par exemple, dans les volutes de fumée, presque menaçantes, qui s’élèvent au-dessus de l’ombrelle qui a pris feu. Le ciel est très prégnant dans ce spectacle. C’est d’ailleurs Beckett qui parle de « la rencontre d’un ciel et d’une plaine ».

© Jean-Louis Fernandez : Catherine Frot et Pierre Banderet dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène de Marc Paquien
Aux côtés de Catherine Frot, Pierre Banderet a repris le rôle de Willie qu’il avait dans la première version. Winnie et Willie, c’est un vieux couple usé par les années et la monotonie du quotidien mais uni par l’habitude et sans nul doute, un reste de tendresse. Il est vrai que, face au silence de Willie, Winnie parle sans cesse, qu’elle ne s’arrête jamais de « jacter ». Mais, n’est-ce pas justement pour remplir le vide, et se prouver à elle-même qu’elle vit ? « Winnie sois prévoyante, pense au moment où les mots te lâcheront » dit-elle. Tant que Winnie parle, elle vit. C’est aussi simple que ça. C’est pourquoi, il est si important pour elle de savoir que Willie l’écoute, qu’il l’entend et qu’elle « ne parle pas dans le désert ». Quand, dans la seconde partie, les mots semblent lui échapper, que sa parole devient plus décousue, plus hachée, avec des phrases lapidaires, c’est comme si elle avait du mal à respirer. Et puis quand il n’y a plus rien à dire, quand les mots ne sont plus là, qu’ils l’ont lâchée, elle chantonne sa chanson, en rêvant sans doute de « flotter dans l’azur »… Avant le silence.
Création au Théâtre des Bouffes-Parisiens, 4 rue Monsigny 75002 Paris Tel. : 01 42 96 92 32 (Jusqu’au 29 novembre 2026)